mardi, 08 septembre 2009

soixante-et-un

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dimanche, 28 octobre 2007

soixante (airs de rien)

Tout le monde écoute Britney Spears. Moi le premier. C’est un peu le pitch ici, la définition la plus simple, la plus raclée qu’on pourrait donner à ce journal, sa substantifique moelle en quelque sorte. Enfin je dis Britney Spears mais ça pourrait être Christina Aguilera, ça pourrait vouloir dire tout le monde lit Marc Lévy, adore Coup de foudre à Notting Hill, suit la politique ou le rugby lorsque c’est à la mode, veut rencontrer l’amour, se mettre au couple à la moindre occasion et faire des enfants au plus vite, au cas où, pour ne pas être seul, ne surtout pas être seul… pour oublier le monde réel, les problèmes, les infos et les impôts, la misère physique et intellectuelle, la dégénérescence de toute forme d’intelligence et d’humanité qui frappe de plein fouet dès qu’on aventure trois pas dans la rue. Pour s’oublier, en somme... Ca voudrait dire qu’on est tous pareils, quand on regarde pas au détail. Qu’on est putain de conditionnés, que y a qu’à nous dire « fais ceci, pense ainsi, mange pas ça, regarde TF1, joue à l’Euromillions, sois mon ami sur facebook » pour qu’on s’excite les sens et qu’on s’exécute comme d’ineptes broutards. En réalité on sent bien qu’on est comme eux, les gens qu’on critique, qu’on attaque, qu’on vomit, qu’on est pas meilleur ou ne serait-ce qu’un peu différent, malgré tous ses efforts ; mais la consolation ultime, à l’inverse, c’est de voir qu’on est pas abandonné tout seul dans sa bêtise. La sociabilité, mon cul ! la chaleur humaine on la cherche juste pour se complaire dans sa médiocrité.

La vérité c’est que j’écoute pas Britney Spears — à part Toxic, bon, d’accord. Mais pour ce qui est du couple, j’ai eu beau tenir de grands discours bien cyniques de vieil aigri méchant sur cette espèce d’entêtement qu’ont tous les gens autour de moi à se rentrer les uns dans les autres et d’essayer de pas en sortir jamais ou alors le plus tard possible, beau dire aussi que c’était pas à moi que ça risquait d’arriver l’amour et tout son cortège de falbalas, que j’avais le sang froid moi, que je restais sur le qui-vive moi, et qu’au moindre indice que toute cette agitation furieuse allait me tomber sur le dos je filais sans demander mon reste ; j’ai eu beau l’écrire à longueur de pages, il faut bien se rendre à l’évidence : j’ai pas couru plus vite que la musique. A force de se jouer toujours la même mélodie facile, d’écouter le tube de la vie qui passe en boucle à la télé et partout ailleurs on finit par l’avoir bien profond dans la tête, bien collé comme un chewing-gum et on se met sans même s’en rendre compte à le fredonner d’abord, à le chantonner ensuite, et puis très vite on se retrouve à l’entonner en chœur avec tous ses semblables comme aux plus belles heures du totalitarisme. La pensée unique, le conditionnement, le formatage, c’est pas des vains mots tout ça, il suffit pour s’en rendre compte de prendre le métro le matin et de voir toutes ces petites têtes bêtes penchées sur la même feuille de chou, tous ces gens sapés pareil, tous ces doigts vilains tapoter en rythme sur des claviers de téléphone ou d’ordinateurs. Je suis pas différent. J’y ai pas réchappé.

La madame Mossian du moment s’appelle donc Cécile ; qui suit un peu la connaît déjà puisqu’elle fut évoquée il y a quelques temps à l’occasion du déménagement d’un de mes amis, frère de la douce. C’était en novembre ou en décembre, Cécile vivait alors à Londres entre ses études et son futur mari après m’avoir éhontément quitté — un jour de saint Valentin et pour d’obscures raisons, encore — et s’accordait pour une existence réglée, justement, comme papier à musique. Pas très gaie, la musique... Un chef d’orchestre aussi vivant qu’un croque-mort, et des instruments qui ressemblaient plus à des casseroles et des fourneaux qu’à des trompettes et des trombones. Ca lui allait Cécile. Elle était heureuse comme ça, sans doute, si du moins elle se posait la question. Mais là voilà qui passe à Paris cet été lors de ses vacances, m’appelle un matin et se retrouve dans mon lit le soir-même. On s’est plus quittés pendant trois mois et jusqu’à l’autre jour en fait, où je l’ai accompagnée Gare du Nord ; entre temps la demoiselle a lâché son bonhomme et déménagé la moitié de ses affaires entre mes quatre murs, qui n’ont toujours pas compris ce qui leur arrivait... Moi non plus, pour tout dire — même si je suis ravi de retrouver ma jolie Cécile, que dans mon excitation je présente à tout le monde comme mon officielle. Retour de Londres dans quelques semaines, quand la belle saura un peu mieux ce qu’elle compte faire de son ancienne triste mélodie.

Mais qu’on aille pas croire que je lui joue une symphonie divine, hein. Bien au contraire et c’est ce que je veux dire depuis le début, j’aurais même tendance à penser qu’il suffit que je sorte la tête de l’oreiller, que je me débouche un peu les oreilles pour entendre à nouveau la rythmique faussement enjouée de la triste Miss Spears, et me dire que y a forcément un truc qui cloche. Curieux comme il est facile de se complaire, et même de se compromettre dans des comportements romantico-pré pubères qu’on avait jusque là toujours conchiés : la vie jamais l’un sans l’autre, les petits textos, les petits cadeaux ; les sorties au musées, au restaurant, au cinéma, le shopping, tout ça à deux, main dans la main les yeux dans les yeux ; les projets d’avenir, etc etc… J’ai même dit je t’aime, faut bien le confesser, et plusieurs fois encore ! avec la sincérité des mots, de l’esprit, du corps surtout, mais peut-être pas celle du coeur. Bref ça sent un peu la comédie surjouée tout ça, le Placoplatre de la relation amoureuse, le trompe-l’œil du petit couple heureux ; je voudrais faire comme tout le monde en somme, trouver ma place dans les dîners entre amis, savoir quoi dire quand au boulot on me demande « t’as quelqu’un » selon la formule bêtement consacrée, que je m’y prendrais pas autrement. Y a peut-être un âge, le mien en l’occurrence, où on finit par en avoir assez de sa solitude, des plats individuels, des choix unilatéraux, des coucheries d'un soir, de tout ce qu’on appelait jusqu’alors sa liberté, liberté tu parles ! Parce que moi à bien y réfléchir finalement j’ai jamais su dire si ça me convenait ou pas d’être aussi solitaire.

mercredi, 23 mai 2007

cinquante-neuf (la lettre à pleurniche)

Putain de triste, bêtement triste comme je l’ai déjà dit ce soir à quelqu’un. C’est un sentiment que j’appréciais beaucoup il n’y a pas si longtemps ça la tristesse, une sorte d’absolu, de plénitude bizarre. C’est vrai qu’on se sent bien exister profondément dans ces moments-là non, et qu’est-ce que je demande moi à part bien me sentir exister ? Rien, enfin. Faut faire l’effort aussi mine de rien pour être triste, ça demande de l’investissement à vrai dire autant que tout le reste, faut s’y jeter complètement, totalement. Faut voir la pluie partout. Faut bien couler... J’en suis là. C’était prévisible évidemment, mais cette fois ça s’est pas passé comme d’habitude.

D’habitude, je me monte bien la tête involontairement, je me gonfle comme une baudruche à l’hélium quand j’ai au coin de l’œil comme l’idée d’un événement un peu sorti de l’ordinaire ; je le travaille bien dans ma tête avant de le vivre en vrai, je projette, j’envisage, j’affabule presque. Qu’est-ce qu’on peut être con quand même, on nous a tellement bassiné avec faut dire toutes ces histoires de roman et de cinéma et encore aujourd’hui... On est conditionné... Sur le moment on est déçu et même triste que rien se soit passé comme dans un film ou juste simplement comme dans la vie des autres, et puis on rentre chez soi assez dépité mais sans trop de surprise non plus. On se tricote alors sa petite misère toute confortable, bien à soi le temps d’une nuit ou deux, pour essayer de se croire moins misérable que les misérables, ou plus misérable au contraire mais tant mieux, et tout en sachant que sa condition bien médiocre c’est pas si facilement qu’elle va se nous décoller de la gueule. Mais dès qu’on rejoint la queue entre les jambes sa petite catégorie, son petit milieu minable, son crétin troupeau de gens comme soi, ça va mieux pas vrai ? On redevient comme avant, on redevient normal. On accepte, et on respire enfin. Jamais trop s’écarter de sa voie ! Marcher droit, toujours ! Gare aux coups de bâton sinon. Ah cette fois c’était différent je l’ai dit, ça s’est pas passé pareil. Cette fois au contraire j’ai bien consciemment fantasmé la soirée, justement en me rappelant les autres, en me disant que la future déception valait bien un espoir auparavant, qu’avant de chuter c’est essentiel de prendre du plaisir à l’ascension. Que quitte à être déçu, autant que ce soit parce qu’on a été bien enthousiaste... Ca pour enthousiaste je l’ai été, sauf que j’ai pas du tout été déçu. Ah ! quelle merveille j’en revenais pas. Quel plaisir. Et quelle évidence.

Est-ce que ça se décrit ce genre de choses ? Non, sans doute, mais tout le monde les connaît aussi sans doute, tout le monde sait de quoi je parle. Ca sert à rien de s’y étendre.

Ca s’est donc pas du tout passé comme prévu, et de mon extase j’ai pas dégringolé du bon côté. Si je m’y attendais à celle-là ! Réussir à surprendre un vieux blasé comme moi, faut y faire. C’est elle à l’évidence qui a endossé pour une fois le rôle de la baudruche qui se gonfle et se crève, elle qui avait dû bien se monter la tête aussi, faire de jolis plans sur la comète avant de se prendre sa petite déception dans les dents (qu’elle a charmantes), enfin connaître ce sentiment que j’évoquais plus haut simplement. Alors pour elle, peut-être se reverra-t-on au mois de septembre : on n’est pas plus sérieux. C’en est presque drôle, pour qui a le cœur à rire ! J’aurais préféré qu’elle dise jamais, à tout prendre ; le mois de septembre ou jamais, c’est pareil. Pourquoi se complique-t-on tellement la vie dans ce genre de relations ? Et dans les autres aussi d’ailleurs ? Dans toutes les relations... Pourquoi se sent-on obligé, par quoi se sent-on obligé de broder autant avant pendant et après, de respecter des codes sociaux de bienséance, de prévenance, de réfréner ses élans vers le pour ou le contre ? Pourquoi ne se dit-on pas les choses ? Ah ! ça serait quand même plus simple. On se reverra jamais, c’est tout. Mais sache bien juste que je le regrette... Voilà où j’en suis. Voilà où j’en suis.

Demain, nouvelle journée paraît-il. Va falloir bien réfléchir à comment je vais l’envisager celle-là, ce que je vais en penser et ce qu’il va en ressortir la nuit venue. Malheureusement j’ai du travail et même de l’activité jusqu’au soir en dehors de chez moi, horreur ; je vais pas avoir un moment pour m’apitoyer sur mon sort, pour étaler mes pitoyables jérémiades ailleurs que sur ces pages. Et très vite et trop vite ça sera jeudi, et puis vendredi et le week-end et tous les autres jours encore, on va se retrouver enfin au mois de juillet en pleine canicule (je la vois venir, celle-là) et en regardant sa solitude désoeuvrée on se rappellera sa petite détresse du moment, de ce moment et on se dira que décidément rien vraiment n’a changé. C’est bien la raison pour laquelle on se monte la tête, en pour ou en contre, c’est quand on croit que les choses changent ou vont changer, mais rien ne change jamais ! Ca évolue, au mieux, mais c’est encore différent. On lit des romans, on va au cinéma, on se dit que sa vie pourrait parfaitement tenir du même scénario débile hein finalement pourquoi pas ? que y a pas de raison qu’on trouve pas aussi un beau soir au coin d’une rue le bonheur sous une forme ou l’autre, comme par surprise sous sa forme à soi, sous celle qu’on voulait tant. Le conditionnement je disais. Et en fait on a à peine le temps de se rendre compte de rien qu’on est déjà rentré chez soi, c’est vrai qu’on a rien vu qui ressemblait au bonheur au coin de la rue, mais on n’y pense déjà plus, on voit déjà au contraire ce que sera le lendemain, ce que nous réserve l’avenir. C’est peut-être mieux comme ça finalement ? C’est peut-être moi qui marche de traviole en ressassant tout ça.

Alors avant que toute cette histoire ne s’évapore et que mon bestial et social instinct de survie ne reprenne le dessus, comme toujours, comme chaque fois, et ne m’efface de l’esprit cet épisode un peu différent, un peu changeant — parce que douloureux, mais tant pis, tant mieux — ; avant que ma vie ne reprenne son petit cours tranquille droit dans les bottes de ce petit troupeau de gens comme moi je voulais bien te dire quand même que c’était formidable, que j’aimerais ne pas oublier, que je me souviendrai, que tu as profondément marqué de ta présence cette calme soirée-là. Quand on aime déjà un peu il faut pas s’empêcher de le dire sous des motifs trop fallacieux, ça s’en va si vite ces choses-là, tu t’en vas si vite toi aussi ; voilà où j’en suis moi, voilà où j’en suis je t’aime un peu ce soir et pas seulement par dépit, et je te le dis vite avant que bien contre mon gré ça ne s’en aille encore voir ailleurs.

lundi, 07 mai 2007

cinquante-huit (vie et mort d'une enveloppe)

Ah ! voter.

Alors tout de suite, on se calme — on respire, on reprend ses esprits. Pas d’énervement surtout, pas de précipitation. Je sais bien que ces élections on nous rebat les oreilles avec depuis cinq ans, depuis les dernières présidentielles en fait, et de manière exponentielle encore. On nous aura bien battu les œufs en neige en vérité, bien fait monter la pression petit à petit ; c’était comme la folie des vacances ou la débauche des Noëls, ça a poussé et poussé de plus en plus, à la télé, dans les journaux ou le métro, dans les oreilles la bouche et dans les yeux des gens. Pour l’intéresser à la politique le populo c’est comme pour lui vendre son prochain home cinéma, y a qu’à lui faire passer des pubs sous le nez à longueur de journée en lui disant qu’il n’est même pas digne de vivre une minute de plus s’il n’adhère pas à ce qu’il voit. « Mange ça ! » qu’on lui cogne dans la tête. « Fume pas sale traître, égoïste, pollueur ! Roule dans cette voiture en signe de réussite ! Mais respecte l’environnement bordel ! Et sois beau ! Sois jeune ! Crains les vieux, ces croulants, ces bons à rien, dégage-les, pousse-les dans la tombe à la première occasion, renouvelle ton monde le plus vite possible, toujours encore et sans cesse, change de Président par exemple ! » Il prend une grande respiration alors et se sent bien exister le bon peuple quand on lui insuffle un si joli discours, quand on lui organise pareille mascarade, pareil théâtre de guignols, auquel il croit participer en plus ! sur lequel il pense peser ce naïf, cet idiot, ce méchant singe, sans comprendre que c’est lui la marionnette.

Vraiment pendant ces élections j’ai eu l’impression d’en voir qui s’étaient tellement imbibés de grandes espérances qu’ils semblaient prêts à se faire sauter sur place pour leur champion ou leur championne. Ca ergotait gaillardement, ça brandissait des théories, des analyses comme des pancartes dans une manif, ça se disputait aussi, pas mal, c’était pas d’accord avec le voisin et avec soi-même une fois sur deux ; mais rien de plus normal au fond, on appelle ça un débat. Enfin même ceux-là faut surtout pas croire qu’ils aient plus de convictions que les autres, qu’ils soient plus investis dans l’avenir de leur pays ou qu’ils espèrent seulement un monde meilleur, non... Ceux-là comme tous les autres ils ont manqué de défaillir à la dernière seconde du compte à rebours, explosé de joie ou de désespoir à l’apparition de leur nouvelle face de mairie — et c’était sincère —, dont ils vont parler abondamment c’est vrai pendant des jours et des jours, puis un peu moins, puis plus du tout ; et après pour eux comme pour tous les autres il sera temps de planifier le mois d’août à Pornichet ou en Lozère et l’hystérie recommencera. A force de se tendre des miroirs dans les médias, dans les transports en commun ou au bureau, ou entre amis, à force de se regarder vivre comme des hypnotiques on en était venu à croire que l’image qu’on recevait c’était celle de la vraie vie, qu’on n’avait plus qu’à reproduire plus ou moins ce qu’on trouvait dans le cadre pour se faire sa place en société. Sauf que c’est jamais son reflet qu’on voit s’agiter là devant soi, mais celui des autres qu’on nous propose, qu’on nous impose en somme. C’est l’heure d’être citoyen on nous a dit. Soyons citoyens.

Mais qu’on n’aille surtout pas croire que je fais la morale à quiconque, hein. Je suis comme tout le monde, je rêve d’amour, de pognon et de vacances, et de jeunesse, et du dernier sondage à paraître. Moi aussi j’ai été contaminé par toute cette agitation malsaine. Moi aussi j’avais l’impression que le résultat des élections allait changer ma vie à jamais, que rien ne serait plus comme avant, que choisir la prochaine idole était de la première importance pour moi et mon pays — essentiel au point que le reste du monde pouvait crever allègrement sous la haine et la misère ; on s’en fout. Comme pour la finale de la Coupe du monde j’aurais préféré mourir foudroyé plutôt que de rater la grande joute oratoire des deux derniers finalistes ou l’annonce des résultats. Au premier round j’étais même plutôt sûr de mon idée en glissant le bulletin dans l’urne, c’est assez rare pour être signalé, j’étais tout gonflé même de conviction et du sentiment du devoir accompli... j’avais traversé la capitale vers le bureau de vote de mon ancien quartier en pensant très fort à la France et à l’avenir, et à l’Histoire en somme... Les gens autour de moi avaient le pas décidé, assuré, presque fier et très différent d’un dimanche classique ; ça marchait droit sous le soleil, et dans les yeux ça portait une lueur particulière comme une fleur au fusil. J’ai pensé avec le recul que c’est avec ce genre de discours, avec ce genre d’ambiance particulièrement extasiée aussi et toute montée en soufflé, qu’on arrive à convaincre finalement des types à se tirer dessus de part et d’autre d’une frontière. C’est pas tambouille différente.

Cette soupe-là d’ailleurs ceux qui la servent ils sont pas les derniers à en bouffer. Au final ils en sont tellement gavés par exemple nos blancs candidats comme des oies que les yeux leur sortent des orbites, que c’est plus des discours qu’ils déclament mais quelque chose entre le glapissement et l’éructation, entre le plaisir de satiété et la souffrance de l’endurance. Ca se gorge par-delà la glotte et ça finit par vomir mécaniquement, industriellement, une ratatouille infâme dans laquelle on trouve de tout et dont on va devoir se choisir les morceaux les moins baveux. Bon appétit ! Merde c’est pas humain cette frénésie. Je peux pas cautionner ça... Je peux pas voter pour ça ! J’ai bien failli ne pas voter d’ailleurs. Au vu de la participation du premier tour, j’ai manigancé machiavélique, s’abstenir au second passera pour contestataire ; et la contestation sous la couette, en voilà un concept qui me plaît ! La révolte sur l’oreiller ! Sauf que dans un sursaut de lucidité je me suis rappelé John et Yoko, les hippies et tout ça, et poussé par la honte j’ai filé sans plus attendre dans l’isoloir me fermer une enveloppe bien vide et bien stérile. Voter blanc ne sera jamais une solution je le sais. Sans compter qu’on va se torcher généreusement le cul avec mon bulletin... Drôle d’impression que de faire un geste qui ne sert à rien en fait, n’aura aucun écho, aucun sens, aucune portée. Pas même l’humour du bulletin nul, rien de sa dernière révolte un peu suicidaire. De la branlette en somme. Un peu comme parler tout seul... Un peu comme tenir son journal.

L'enveloppe vide au fond, comme toujours, c'est moi.

mercredi, 28 mars 2007

cinquante-sept (le fou c'est vous)

Père, mère ; mes parents, faut bien le dire, je les ai jamais franchement portés dans mon coeur. Oh c’est pas tragique hein, moi ça m’est parfaitement égal, enfin s’il s’en trouvait ici ou là pour être apitoyés, ça serait de la peine encore pour rien. Quoi outragés ? quoi révoltés ? Mes amis non plus n’en croient pas leur esgourdes quand je leur sors pareille hérésie, pourtant ça fait pas de moi non plus le dernier des assassins. Un jour j’ai vu, sur la façade d’un kiosque à journaux, la une de « Psychologies » qui titrait : « Est-ce normal de ne pas aimer sa mère ? », ou « Faut-il aimer sa mère », enfin quelque chose dans ce goût-là. Bon c’est sans doute un sale torchon ce magazine qui rend la vulgarisation vulgaire, sans compter que la psychologie comme on nous l’applique aujourd’hui ça me paraît tenir de l’enfilade en règle, hop hop hop, mais ça me donne quand même un minimum de légitimité à m’autoriser ce genre de grande déclaration. D’ailleurs c’est pas que je les détestais mes géniteurs, que j’avais envie d’égorger l’un ou de baiser l’autre jusqu’à ce que vie s’ensuive, rien d’oedipien, de radical comme ça ni même d’un peu violent, seulement j’ai jamais senti de réel attachement quand ils étaient présents, jamais éprouvé de manque quand ils étaient absents. Je m’en foutais, quoi, je les ai toujours trouvés assez stupides ; j’ai toujours trouvé qu’ils m’éduquaient mal, qu’ils m’éduquaient pas du tout — suffit de voir comment je parle aujourd’hui, suffit de voir ce que je fais de la morale la plus élémentaire. Pour exemple de cette éducation moi quand je demande une bonne fois si le Père Noël existe, ce merveilleux, on me conseille et avec le sourire encore, de lui écrire : voilà je serai fixé. Alors quand je reçois sa réponse au bonhomme sans comprendre que c’est la Poste à l’origine de toute cette supercherie malsaine, je manque tout juste d’écrire à Dieu aussi, au Diable, aux dragons et aux licornes, au monstre du Loch Ness et puis on se fout tellement de ma gueule à l’école que je me rentre enfin dans la tête que la vérité ça sort pas forcément de la bouche des parents, que bien souvent c’est même le contraire exactement.

Et pourtant quand mon père nous a annoncés à ma sœur et moi-même (j’avais quelque chose comme huit ans, elle à peu près cinq) qu’il nous quittait la bobonne et nous les mômes pour aller voir ailleurs s’il y était, le veinard, j’ai pas pu m’empêcher je me souviens de m’obliger quand même à faire bonne figure en versant une petite larme. Alors j’ai pleuré comme si j’étais triste, et je l’étais peut-être vraiment qui sait parce qu’en se forçant aux sentiments, j’en ai déjà parlé, on y arrive toujours un peu. C’est vrai quoi depuis tout petits on nous ramollit bien la tête et le reste avec ces histoires de règles établies, d’ordre familial, de modèles de vie ; on a le papa sévère, la maman tendresse, le Père Noël une fois par an et le Bon Dieu une fois par semaine — le dimanche en plus ! —, et tout ce petit monde coloré surtout faut bien l’aimer comme nous l’apprend l’instituteur. Faut bien s’imaginer d’ailleurs que mon père il aurait été tout étonné sans doute qu’on se mette pas à chialer ma sœur et moi de concert ; c’est que lui aussi il est conditionné, y a pas de raison, on lui a toujours répété à lui aussi qu’un père il fait de la peine à ses enfants quand il les quitte. Mais tu parles ! Au fond de lui il s’en foutait bien et il avait pas tort, il allait vivre la grande vie, la liberté le vent dans les cheveux, et moi tout pareil, pour dire la vérité j’ai même très vite compris le soulagement que c’était finalement de plus en avoir qu’un sur deux des parents, vite compris le profit que je pourrais en tirer. Par contre j’ai jamais trop su ce qu’en avait pensé la Bérénice, quoiqu’à mon avis pas grand-chose parce qu’à cet âge-là qu’est-ce qu’on est d’autre qu’un vilain petit singe avec un prénom de reine tragique ? Mais ma mère pour le coup on s’est bien rendu compte que ça lui avait brisé le cœur cette affaire-là et qu’elle s’en remettrait jamais vraiment. Ca on peut le dire, elle s’en est jamais remise vraiment. Le conditionnement, l’habitude, la foi dans les institutions, elle les avait par trop bien intégrés la mater dolorosa. Elle a plus jamais été que triste.

On a bien compris donc très vite que les choses c’est jamais comme on nous les présente, qu’il suffit d’y réfléchir un peu pour pas se laisser submerger par des émotions factices, artificielles, vides de sens. Et malgré tout, cette espèce de positivisme rieur auquel on nous contraint, inculqué dès l’école comme je le disais, et rabâché sans cesse partout dans la vie en général, dans le monde du travail, avec ses amis même, ça devient comme la règle tacite toujours à respecter si on veut pas passer pour la dernière saloperie que la Terre ait porté. C’est déjà suspect de pas vouloir se mettre au couple, à l’amour et au bonheur à la moindre occasion, de répéter haut et fort qu’on aime pas le cinéma, le théâtre, les vacances et les loisirs dans leur ensemble, suspect aussi qu’on se contente allègrement d’un seul morceau de musique passé en boucle pendant des semaines, qu’on préférerait crever dans la minute plutôt que se faire traîner en boîte de nuit, ou passer à la télé, ou que sais-je encore qui ravirait tout un chacun ; alors aller dire qu’on aime pas ses parents, que les enfants c’est toléré chez les autres mais que chez soi vraiment faut même pas y penser, c’est chercher les coups, tisser sa corde, c’est se mettre soi-même au ban de la société. Et quand on commence à mettre en doute tout ce qu’on nous avait raconté sur la vie, quand on en vient à dire aux gens que peut-être ça n’a rien à voir avec le cinéma ou les romans, ni même le journal télévisé, la télé-réalité, le slogan la vie la vraie de chez Auchan, la rubrique « C’est mon histoire » de Elle ; que c’est ni merveilleux la vie, ni épique, ni même tragique, que c’est juste du mou parfaitement dénué de la moindre importance, alors c’est comme s’écrire « dépressif » au marqueur noir sur le front : autant se passer tout de suite l'entonnoir sur la tête et se présenter à l’HP le plus proche. Je suis pas dépressif moi, tout va bien sous le chapeau, pas même pessimiste ni quoi que ce soit il me semble, j’en ai juste rien à branler de cette existence toute faite qu’on m’impose, de ces choix qui sont pas les miens, de ces désirs, de ces envies, de ces sentiments pré-fabriqués, de ce mode de vie que je conchie, et de ces gens que décidément j’ai même pas envie de voir.

Celui qui risque le plus de se flinguer la gueule au final, ou de se mettre à taper le carton subitement dans la foule avec le pétard du grand-père, sans qu'on en sache trop les motifs, on aura bien compris que c’est pas moi, mais bien celui qui accepte tout ce package à la naissance et ne s’en départira jamais tout au long de sa pitoyable existence, celui qui semble heureux avec son chemin tracé, ses goûts dictés par les collègues et la publicité, ses amours de circonstance, de bienséance, ses codes sociaux qui lui semblent tellement évidents. Pas de doute qu’il aime ses parents celui-là, sincèrement d’ailleurs, mais quant à savoir s’il s’est déjà demandé pourquoi, si ça a le moindre début de légitimité, s’il est normal d’aimer ces vieillards décrépits plus bêtes et répugnants encore que ma banquière et tous ses subalternes réunis, mieux vaut ne se pas poser la question... M’étonnerait pas pourtant qu’il ait déjà senti l'honnête homme, en prenant son métro le matin ou le soir en rentrant du bureau, du chantier, de l’usine, un léger vertige dans la tête comme un caillou dans la godasse, quelque chose d’aussi indéfinissable qu’un doute, que l’ombre d’un doute, que l’idée d’un doute. C'est déjà le mauvais sang qui circule : on peut préparer la camisole.

samedi, 24 février 2007

cinquante-six (alba alca)

Au commencement j’ai vu les rochers, la mer et le sable ; j’ai vu le vent sur leur visage, j’ai senti la houle et l’écume au creux de mes yeux. Et le sel aussi partout dans l’air. C’était le bout de la terre, la fin de tout, et même si d’aucuns disent que ça continue derrière en filigrane, en sous-marin, comme un fil invisible, et que ça renaît un beau jour de l’autre côté, plus loin que l’horizon et que mille et mille kilomètres encore, à mon avis rien n’est moins sûr... on essaierait encore de nous bobarder plutôt, en somme, pour changer.... De l’autre côté de quoi d’abord ? Moi je crois bien que ça sentait l’éternité au contraire, le renoncement défait du temps et l’abdication de l’espace, les trois dimensions du monde finalement réduites en une seule, parce qu’on ne réunit pas autant d’éléments, on ne les mêle pas tous dans pareille atone harmonie furieuse dans le but unique d’en mettre plein la vue plein la vie au guignol ridicule qui s’est égaré par ici, par hasard, comme s’il pouvait s’en retourner plus tard d’où il vient, comme si de rien n’était.

Tous avaient l’air bien étonné de se retrouver comme ça sur leur haut promontoire. Ca leur soufflait fort dans la gueule à ces zozos, pour un peu on en aurait vu l’un ou l’autre s’élever subitement de son bout de rocher, arraché à la pesanteur comme un pantin de chiffon, et se perdre dans le gris de la pierre, de la mer et du ciel, devenir gris lui-même, devenir ou redevenir ciel et mer et pierre lui-même. A travers la lumière on voyait voler des oiseaux, mais peu ; dans l’ensemble c’était surtout des bipèdes ébaubis au bord de la falaise, gourds dans la dégaine autant que des pingouins. Les avertir ? Leur crier qu’il faut se reculer, que s’ils tombent c’est fini, que ça recommencera pas de l’autre côté ? Qu’ils sont pas de vrais oiseaux eux ! Mais on ne pouvait pas parler, pas même desserrer les mâchoires, ç’aurait été comme laisser s’engouffrer dans sa bouche un monde en création, du premier au dernier jour, la lumière et la faune et la flore tout avec, ç’aurait été comme avaler un univers en fusion… une éruption de volcan, un magma violent… une étoile lointaine ! Ah non c’est bien le silence auquel on était contraint, mais c’était un dictat ce silence qui semblait si légitime, si évident, ça paraissait tellement naturel de se plier ainsi à la volonté des éléments, qu’on n’aurait pas voulu piper mot de toute façon, que rien que sentir, rien que regarder c’était déjà beaucoup, c’était déjà trop, ça brûlait les yeux, ça rendait presque aveugle toute cette lumière dégénérée, hypnotique, paralytique toute cette folle tempête de vie.

Longtemps après sur le chemin du retour, filant sur la longue langue de terre qui nous ramenait à la maison, on n’a rien dit non plus. Tout engourdis qu'on était, des membres comme des cordes vocales, comme de l’esprit, comme des sensations : on avait trop vu en somme, trop senti ce violent délire de la nature sur nos pauvres corps frêles, dans nos bêtes petites têtes creuses, ça nous avait bien traversé le cœur également ; et si on n’était pas tombés nous, si on ne s’était pas envolés aussi comme les autres pingouins dans le vent du haut de la falaise, on n’en sortait pas indemnes pour autant, mais sonnés, hagards, perdus comme des zombies, comme les survivants d’un massacre. On a déjà, on a encore du mal à se comprendre soi-même, à se comprendre l’un l’autre, alors face au reste de ses congénères c’est vraiment pas la peine d’y penser, pas le moindre début d’espoir de bonne intelligence... Pas d’échange possible, on n’a qu’à se regarder crever bêtement sans rien dire, sans pouvoir se prévenir ni même se souffler un au revoir, sinon c’est le monde en fusion qui nous rentre dans la bouche et vient nous brûler les entrailles, j’ai déjà raconté ça. Mais qui s’en soucie ? Finalement on aurait pu tous les voir disparaître de leur bout de rocher qu’on n’aurait pas été paniqués pour autant, je crois, pas franchement ravis non plus c’est vrai mais voilà, on se serait fait une raison, comme toujours, comme chaque fois.

Le soir même on avait déjà oublié d’ailleurs, dans l’alcool, la couette et le repos. On est redevenus un peu plus loquaces, on a pu recommencer à se réchauffer, les membres ont repris vie. Mais si jamais ne fut évoqué clairement ce qu’on avait vu l’après-midi, même si ça nous était sorti de l’esprit en apparence ce spectacle étrange qu’on sait pas trop s’il était morbide ou plein d’espoir, genèse ou fin du monde, apocalypse ou création, c’est comme si malgré tout c’était resté toujours coincé quelque part dans le rouage de nos idées, comme si ça avait bouleversé notre logique et nos rapports habituels, jusqu’à aujourd’hui. Rien que de l’écrire maintenant cette histoire, à Paris, au chaud et en toute sécurité, ça me met dans une humeur bizarre, changeante, houleuse ; elle veut décidément pas sortir correctement, elle s’acharne à s’accrocher à la caboche, à coller partout là-dedans comme un vieux chewing-gum, à mazouter mes idées mes pensées et le cœur les organes et tous les membres avec, comment ça s’appelle cette sensation ?

samedi, 03 février 2007

cinquante-cinq (increvable)

On a beau avoir mille fois par jour une preuve supplémentaire que toutes ces histoires de dieu ça n’a jamais été que du bobard éhonté, qu’un misérable prétexte pour au mieux s’excuser d’être trop bon, ou trop mauvais, ou trop chanceux ou même malade, ou stupide, ou pas responsable, et au pire se donner bonne conscience quand on s’entretue joyeusement ; on a beau chercher à se flatter l’intelligence en croyant qu’on préside seul à ses destinées, il restera toujours un point qui me fera douter comme une écharde dans mes certitudes : c’est l’instinct de survie. Moi je serais dieu, je n’aurais pas trouvé mieux pour profiter pleinement, béatement, de la jouissance de ma création. Parce qu’en apportant cette assurance absolue, cette garantie éternelle que le jouet est incassable, qu’il sera toujours fiable, fidèle, qu’on sera le seul à pouvoir l’écraser, ou le démonter, ou le faire souffrir lentement, selon son gré, on fait preuve d’une cruauté incomparablement divine... L’instinct de survie, comme ça, sur le papier, c’est plutôt séduisant ; mais il suffit d’y réfléchir un peu pour comprendre que c’est le véritable boulet de l’humanité, de grandes ailes d’albatros qui l’empêtrent dans sa condition consternante. Comme un genre de système nerveux à l’échelle du monde et du temps : et moi personnellement, si je pouvais éviter d’avoir mal quand je me coupe, je me raserais plus souvent.

Ca faisait plusieurs semaines que je sentais la dépression tapie pas très loin dans un coin de mon esprit, prête à bondir sur les convictions, sur les envies, les désirs, les projets que je me force à cultiver, plusieurs semaines que je voyais son ombre se mêler à la mienne, régler ses pas sur les miens. J’en avais déjà le goût amer quelque part en mes papilles. Et parfois déjà mon cœur s’emballait, semblant pomper au plus vite un flux délétère arrivé là par surprise. Mon rire a jauni peu à peu, sans que je ne m’en rende compte avant qu’on me le reproche ; j’étais paraît-il devenu désagréable, froid et sec. Et mou : c’est que ma libido m’abandonnait également. Une certaine Pauline, dont j’ai déjà parlé, ne comprenait pas qu’on puisse la délaisser… Qu’on ne désire, qu’on n’accepte plus que sa présence moite et rassurante la nuit contre son corps, comme pour se sentir encore un peu aimé alors que pour sa part on n’aime plus, qu’on n’a jamais aimé. Comme pour entretenir l’illusion qu’on n’est pas tout à fait seul emmitouflé dans sa vie... Aussi je n’ai pratiquement pas travaillé de tout le mois de janvier : mais cette paresse est un luxe que je ne peux certainement pas me permettre en ce moment, comme me l’a mal aimablement fait remarquer ma chère banquière l’autre jour. « Quelles sont vos prochaines rentrées d’argent ? — Aucune, quelle question ! J’ai décidé, Madame, de ne plus jamais travailler. Vous devez savoir comme c’est dur de vivre alors qu’on n’aime personne. Vous pouvez imaginer la difficulté que c’est alors de se lever le matin, de se coucher le soir, et de construire entre temps, sans l’aide de quiconque, un semblant de vie normale, toute étayée de projets et d’ambitions personnels – unipersonnels -, toute forcée de compréhension, d’acceptation, d’imitation des autres, et pourtant toujours pleine à déborder d’une hypocrisie, d’un dégoût bien involontaire. J’ai décidé de ne plus jamais rien faire… d’épuiser mes ressources sans en assurer le renouvellement… de ne plus mettre le nez en dehors de chez moi, de ne plus voir mes amis, de ne plus faire l’amour, jamais ! parce que même les plaisirs de l’alcôve ne m’intéressent plus, ne me touchent plus, et que toute cette comédie en est vraiment venue à me désespérer. Finalement je me laisse mourir ; au revoir, Madame. »

Un bien beau discours que je lui aurais tenu, à la banquière. Mais c’était compter sans mon système nerveux, sans mon instinct de survie. Parce qu’au lieu de ça, au lieu de lui couper le sifflet en la renvoyant à son statut minable de connasse derrière un bureau, et en lui faisant cruellement sentir toute l’inertie, toute la vacuité de mon existence, de son existence et même de toute forme d’existence, au lieu de ça j’ai bégayé trois mots d’excuses et d’explications absolument pitoyables... J’ai dit oui, non, j’ai dit rien. J’ai poussé l’humiliation jusqu’à lui mailer, histoire de la rassurer, mes dernières facturations en souffrance, tout en la remerciant pour sa « compréhension ». Un vieux puant de camembert oublié ne se serait pas mieux étalé. C’était la grande braderie de l’honneur, du respect de soi, de l’amour-propre, tout doit disparaître… c’était vendre son âme comme on vend son corps ! J’avais plus qu’à aboyer, en somme. Tout ça pour la survie de l’espèce, c’est quand même pas croyable ! Moi ce que j’aurais voulu à ce moment-là c’est que s’abatte sur mon dos une bonne vieille dépression des familles, histoire de couler bien loin au fond dans la misère et dans la peine, de crouler sous le poids insupportable de tout ce vide, histoire encore de me saouler généreusement de tout ce qui déglingue dans le monde et dans ma tête, de m’y abandonner, de m’y enterrer ; et là, tout enivré de malheur, de passé, de déçu, de mourir ou de revivre !

Tu parles.

Moi je serais dieu, pour profiter pleinement, béatement, de la jouissance de ma création, je la ferais souffrir exactement de la même manière, subtilement, cyniquement, en lui interdisant les sentiments extrêmes, les passions, les explosions de bonheurs ou de peine ; je lui refuserais certes l’amour, mais le désespoir aussi, et la laisserais ainsi flotter éternellement entre deux eaux nauséabondes. Oh parfois je lui offrirais bien à ma créature quelque raison de se réjouir, je lui montrerais ce qu’elle ne pourrait obtenir, afin de la faire saliver comme un chien de Pavlov, de la voir se démener et se débattre, essayer de s’extirper du piège de sa condition ridicule, de sa bouillasse infecte, pour toucher au sublime. Et puis à d’autres moments je lui ferais croire qu’il est si malheureux mon pantin, que sa souffrance est si vive, si insupportable, que seul un bon coup de revolver en plein caisson pourra le soulager ; je lui chargerais l’arme, lui mettrais entre les mains, et au moment fatal je retiendrais son coup : « il y a une femme qui t’aime, quelque part, près de toi ! Il y a le bonheur à portée de main ! », et toutes ces conneries de balivernes ; et ainsi de suite… De petits hauts en petits bas, il finira par comprendre, mon golem, à quel point c’est dur d’être juste médiocre.

Alors ? Alors je me suis rappelé au bon souvenir de mes contacts professionnels, remis au travail pour combler mon découvert, et à mon journal pour saigner un peu toute cette sale histoire. Parce que sans trop savoir ce qui nous pousse à avancer, on continue toujours, quoi qu'il arrive, à suivre son chemin, cahin, caha, mécaniquement, en suivant je ne sais quel instinct animal, poussé vers le sublime et repoussé par le boueux. Je m’en sors indemne, comme d’habitude, pas grandi mais pas blessé non plus, rien. On ne déplore qu’une seule victime : une petite Lilloise qui s’appelait Pauline.

vendredi, 29 décembre 2006

cinquante-quatre (l'amour in vitro)

Ce fut une sensation bizarre, brutale, presque humiliante, un sentiment que j’avais oublié depuis longtemps ; ça m’a fait comme une intrusion, une violation, c’est violent ces conneries, comme l’amour, comme le coup de foudre il paraît… on n’est pas habitué faut dire, peut-être pas fait pour ça. On marche, on ne pense à rien, et justement parce qu’on ne pense à rien et qu’en somme on est disponible, disposé, qu’on a l’esprit tout vierge de mauvaise humeur, ça frappe subitement comme une évidence… Je suis bien. J’aime cette journée, cette rue, cette vie, j’aime aller chez le marchand de journaux ; j’aime. Je me suis rendu compte l’autre jour, en traversant la rue, que j’étais heureux. On ne peut pas mieux le dire… Alors, on y pense.

Moi quand je pense que je suis heureux, je me dis heureux malgré tout, et malgré ma solitude, ma situation bancale, ce monde de dégénérés. Je crois que le manque d’argent, de confort, de stabilité ne sont rien, je crois que le manque d’avenir n’est qu’une chimère. Je vois qu’il me suffit d’avoir un peu de shit le soir, avec un mauvais vin, un livre ou du travail à finir, un petit dîner pas très bon, une banane comme dessert, pour me coucher tout seul dans mon lit double — parfois à droite, parfois à gauche — avec le sentiment que je n’ai pas trop raté ma vie. Qu’aujourd’hui encore j’aurais bien occupé mon temps. Que demain sera meilleur qu’hier, et que peut-être je rencontrerai une fille qui me plaira pour toujours, je tomberai sur une occasion professionnelle qui me rendra riche. Quand on en est là, quand on en arrive à ces extrémités, on ne la lâche plus, son idée, on en tire tout le jus, on la suce jusqu’au bout.

Et puis petit à petit, à y réfléchir, on commence à comprendre que ce qui n’allait pas sous le chapeau depuis tant d’années, cette impression constante que rien ne tournait rond, que le tournant c’était mal parti pour bien le prendre, c’est pas ce qu’on croyait… rien à voir avec de la mauvaise humeur, rien à voir avec le fait d’être malheureux par nature, ou pessimiste, ou dépressif, ou suicidaire… Pas d’araignée au plafond… On comprend juste que le bonheur, c’est loin d’être de l’absolu, mais qu’au contraire ça traîne dans le caniveau. Voilà ce qui m’a tant miné le cœur et l’esprit, des années durant, sans m’en rendre compte. Le bonheur c’est comme aller chez les putes. Le bonheur c’est tellement facile, tellement à portée de tous et de quiconque finalement. On le voit à la télé. On le voit dans les parcs, dans la rue, dans le métro même. On le diffuse, il se diffuse partout. Il vit, s’expose, s’impose. On est conditionné maintenant. L’opium du peuple, c’est ça et rien d’autre.

C’est juste ça. Seulement ça. On le cherchait le bonheur dans l’amour ou dans l’accomplissement, dans le hasard et dans la chance, dans l’horoscope, on révisait sa métaphysique ! On le croyait inaccessible, improbable, tout droit sorti des romans médiévaux, on le pensait fait pour d’autres, les gens normaux, optimistes, généreux, ce qui veulent des enfants par exemple, ceux qui en ont même déjà, on se dit qu’il va en falloir du boulot, et de la sueur et des larmes, pour se le façonner son bonheur, pour se l’accaparer, se l’apprivoiser ! On se dit que ça va être dur de faire l’effort de ne pas être trop repoussant, ou crétin, ou mauvais, qu’on en est loin encore de la vie parfaite avec sa femme la nuit et son bureau le jour ! Avec l’argent, et les amis, et les vacances, avec les soucis loin derrière et le sourire bien calé sur le présent ! Et les projets aussi bien sûr… Mais moi quand j’en viens à être heureux, c’est en un instant, d’une seconde à l’autre, ça tombe de nulle part, vraiment sans raison, j’ai déjà raconté ça pour la mauvaise humeur ; ça n’a pas de sens.

C’est comme ça pour tout. On parlait d’amour, l’amour c’est pareil… On le voit partout aussi… Les couples que je connais moi, c’est de la gnognotte ! Ca s’aime « un peu »… Ca se colle par désoeuvrement, par attirance, par peur de la solitude. Comme de se dire qu’on se marie par intérêt fiscal. C’est la pression sociale ! Rares sont ceux qui assument leur solitude ; aujourd’hui, quand on n’est pas maqué, on n’est rien ! Moi-même, et c’est bien là l’hôpital, j’ai toujours été suspicieux des filles seules, toujours été plus attiré par la copine du voisin. Pas par perversité. Une sorte de fallacieuse assurance de santé mentale. Et quand je pense, alors, au succès que remportent les sites de rencontres auprès des célibataires – et pas que les célibataires, à bien y réfléchir -, ça fait me carrément froid dans le dos... A mon avis tout ça c’est comme adhérer au club Mickey, le club du bonheur, en somme. Mais que peuvent bien imaginer une fille et un garçon qui se retrouvent pour la première fois après trois échanges de mails ? Est-ce que leur première pensée n’est pas : « sera-ce un bon partenaire sexuel ? Quel est son degré d’attirance ? Aimerai-je sentir ses mains sur moi ? »

J’ai rencontré une fille l’autre jour, en sortant du métro ; elle est venue m’aborder en me disant qu’on s’était vus à une soirée au mois de novembre, qu’on avait discuté. Aucun souvenir, j’avais encore trop bu sans doute. On a parlé cinq minutes et on a échangé nos numéros de téléphone, elle a rappelé, on est allés prendre un verre le lendemain. Pauline. Elle ne connaît pas grand monde à Paris... Il est prévu qu’on aille dîner un soir après les fêtes, elle aura mis un décolleté et moi une chemise, on fera l’effort chacun de plaire à l’autre en cachant nos défauts du mieux possible. Ce que je pense, c’est que quand on se réveillera le lendemain sous ses draps, il sera facile de se dire à quel point on a trouvé ça merveilleux et qu’on se manque déjà, facile de s’en convaincre, d’y croire vraiment ou bien de l’espérer. On pourra se revoir alors, s’y habituer, s’y conformer... L’amour, c’est comme moi mon bonheur, il me suffira de racler la semelle de mes godasses pour en trouver toujours un peu. Faut pas être un sale maniaque du sentiment je me rends compte. Les amis c’est pareil, faut pas avoir trop d’exigence ! Les miens ils sont ce qu’ils sont, mais je les connais depuis assez de temps pour ne pas leur en vouloir pour rien, jamais. Peut-être au bout d’un moment aussi je trouverais jolies les fesses de Pauline.

Voilà, c’est un peu triste à dire mais la vraie vie ça n’a rien à voir avec ce qu’on avait cru comprendre, rien de merveilleux ni de mystérieux ni de quoi que ce soit de transcendant, c’est même pas dur la vie, quand on est lucide un minimum. Et dire que j’ai mis trente ans à m’en rendre compte. Et un mois entier à l’écrire ! Allez, on n’en est encore qu’au stade de la théorie, Pauline j’ai pas encore couché avec, l’amour je l’ai pas trouvé même au fond de ma poubelle. On va se forcer un peu, histoire d’avoir quelque chose à raconter.

vendredi, 24 novembre 2006

cinquante-trois (échos)

Des efforts, c’est vrai que j’en fais pas beaucoup dans la vie. Un peu tendance à me laisser porter par les événements, moi, à ne pas lutter pour rien, à accepter la fatalité comme elle vient et quelle que soit la forme qu’elle prend. C’est pas forcément un défaut d’ailleurs. Il me semble qu’on risque moins d’être malheureux à refuser de choisir entre optimisme et pessimisme, et à rester neutre tant que c’est encore possible. Mais il y a malgré tout une chose au moins à laquelle j’essaie de me tenir, c’est de toujours aller de l’avant. Tracer un sillon le plus linéaire possible, sans regarder derrière soi, sans regret, sans remord, sans trop compter le temps qui passe. Parce que franchement le sentiment le plus sordide que connaît l’espèce humaine, par delà la haine, l’envie, la colère, c’est quand même bien la nostalgie... Une sorte de sensation assez diffuse, très coulante, très molle, qui raplatit l’esprit, éponge le cœur, débande les membres. Qui mine les possibles… Et puis parfois, c’est inévitable. Il y a des choses passées qu’on reprend des années plus tard en plein dans les molaires. On voudrait bien faire comme si de rien n’était, plisser les yeux et se caler aux coins des lèvres son petit sourire ironique qui marche si bien d’habitude, pour faire croire que tout va bien, qu’on maîtrise, qu’on gère la situation, que rien n’a d’importance ; mais voilà, on a le masque gluant bien collé sur la face, on ne peut plus s’en dépêtrer, on a été trop surpris de se retrouver comme ça face à soi-même.

Des efforts, j’en ai fait moi pour me lever l’autre matin avec un déménagement comme seul programme. Pas le mien, non, mais celui de mon pote (…), qui abandonne enfin la proche banlieue pour l’ancien deux-pièces de sa petite sœur, à Paris en plein Marais. Déjà, le travail manuel, et porter des trucs à n’en plus finir tout au long de quatre étages, c’est pas forcément ma grande passion, mais quand en plus toute cette suée ça se passe chez mon ancienne maîtresse, c’est à désespérer de rendre service… Voilà, j’ai couché avec cette fille, dans son appartement grande classe propriété des parents, pendant plus d’un an et demi et sans jamais l’avoir dit à quiconque ; son frère l’aurait appris que je ne serais plus de ce monde. Il faut dire qu’elle avait vingt ans et pas beaucoup de jugeotte encore pour déterminer le pour du contre, et sans aller dire que j’en ai profité, ça m’a quand même bien facilité les choses. Depuis ses quinze ans que je la connaissais, je l’ai vue grandir et pousser, j’ai appris à la découvrir et peu à peu à la désirer. Une sorte de fantasme, de ceux qu’on veut réaliser… On a baisé dans sa chambre, sur le canapé du salon, dans la douche, sur le meuble de la cuisine. Par terre dans l’entrée. Contre la fenêtre du balcon. Elle rougissait au moment de jouir, ça lui colorait toute la rondeur de ses joues juvéniles et presque jusqu’aux yeux. Elle s’accrochait peu, caressait mal, n’embrassait pas ; elle avait le plaisir très égoïste de ceux qui le découvrent encore. Et puis, elle avait acquis on ne sait où une certaine maîtrise, à la fois charmante et redoutable, de l’art des relations hommes - femmes, de sorte qu’elle arrivait à cultiver mon désir malgré tous ses innombrables et souvent insupportables défauts. Par exemple, elle comprenait immédiatement si je commençais à me lasser d’elle, alors elle refusait toute rencontre pendant des semaines en faisant mine de n’avoir que faire de moi. Elle travaillait ma jalousie en me parlant de ses prétendants potentiels. Mais j’aimais ça... Quatre ans maintenant qu’on a fini par se quitter. Elle est partie terminer ses études en Grande-Bretagne, et n’est jamais revenue. Le mariage ne tardera pas.

J’étais là donc à traîner mes cartons à bout de souffle, tout en feignant l’extase devant ce lieu merveilleux que j’étais censé découvrir et dont je connaissais pourtant chaque recoin. « Vise un peu la cuisine ! Et cette vue ! Mais vas-y, sors, regarde depuis la terrasse… Et la douche… parfait pour deux ! T’es sûr que tu n’es jamais venu quand Cécile habitait là ? » Il y avait du monde heureusement et je crois que ma sale tête a pu passer inaperçue, mes sales grands yeux tout ronds, ma conne de bouche en cul. On a beau dire, on a beau faire pour oublier, la mémoire joue parfois de mauvais tours et ne rappelle jamais les événements qu’on voudrait. De quoi se souvient-on, à trente ans ? Des bribes de vie soigneusement sélectionnées par l’inconscient, et façonnées, redessinées à sa guise, renvoyées par à-coups, à travers les nerfs et jusqu’au creux du coeur. Pas étonnant que les vieux déglinguent. N’avoir que du passé, dont il est impossible de surcroît de savoir s’il est vrai ou faux, vie réelle ou fantasmée, n’avoir que du perdu en somme, du voulu, du déçu, et rien devant plus jamais, le voilà le drame de l’âge. Je pensais à tout ça et j’ai filé rapidement après je ne sais quel prétexte fallacieux, parce que toute cette histoire commençait à me peser ; mais je le dis moi, ce n’est que partie remise, cet endroit j’ai pas fini de le voir et qu’il me rappelle tous ces anciens tristes souvenirs de riante insouciance, d’amours interdites, secrètes, et de plaisirs envolés, comme avec un mauvais air d’Aznavour en fond sonore. Le temps qui passe, j’en ai bien bouffé et c’est pas demain que j’aurai tout digéré.

Mais quoi, serait-ce la douloureuse abstinence à laquelle Constance me contraint qui me fait voir ces fantômes ? Ou bien ma véritable nature qui, jusque là réfrénée, muselée, reprend subitement le dessus ? Pourquoi est-ce si difficile malgré la volonté qu’on a, malgré tous les efforts, et malgré les bonheurs aussi, de ne pas trouver son existence toujours un peu bancale, un peu branlante ? C’est moi ou quoi ? J’ai pourtant l’impression de tout faire pour avoir l’air normal et comme tout le monde, j’essaie de travailler, de m’habiller correctement, je prends le métro et même aux heures de pointe, je me force à aller nager, deux fois par semaine, au milieu de mes clones en maillot et bonnet… J’ai beaucoup d’amis et rencontre encore des gens tous les jours, je suis à peu près sociable, je ne me drogue pas, ou peu, j’ai des projets parce que c’est à la mode, parce qu’il le faut bien. Mais quand je reçois des faire-part de mariage, de naissance, quand je vois celui-ci s’endetter sur vingt-cinq ans pour s’offrir son sweet home de quarante mètres carrés, celle-là batailler pour sa carrière, et tel autre épargner sans relâche pour ses vieux jours, pour sa retraite, pour sa descendance, je ne peux que constater l’inertie qui est la mienne et me sentir comme à la traîne, lâché, abandonné par les conventions temporelles de mes semblables, auxquelles je voudrais bien pourtant savoir adhérer. Parce que s’unir pour la vie, faire des enfants, bâtir une carrière, c’est ni plus ni moins que le meilleur moyen qu’on ait trouvé pour comprendre que le présent, c’est toujours pas pire que le passé.

Des efforts, allez ! je crois que j’ai pas fini d’en rendre.