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jeudi, 27 juillet 2006

quarante (écrans nacrés)

Constance, en son absence ingrate, m’a confié un jeu de clés de son studio, au cas où j’aurais le temps de m’occuper de ses plantes. C’est vrai que j’ai la main verte, moi : tout ce que je touche se transforme sur-le-champ en or végétal. Tu parles, ses jolis petits arbres ont déjà plus d’une racine dans la tombe, du fait, sans doute, de la fournaise ambiante - et peut-être aussi parce que je n’ai rien écouté des recommandations. Alors, peut-être est-ce un geste qu’il faut interpréter ? Un prétexte qu’elle aurait choisi pour s’ouvrir, pour s’offrir un peu plus ? Je ne crois pas non plus, ma belle n’est pas coutumière de ce genre de manigance. Ce qui m’ennuie, c’est que je ne sais pas ce qui la contrariera le plus : que je lui rende ses clés, ou que je les garde.

En tout cas, cet événement m’ouvre les portes d’un monde par trop éloigné de moi : la télévision. Moi qui ne l’ai plus depuis un an et demi, je la redécouvre à travers le petit poste de Constance avec un curieux sentiment de plaisir mêlé d’angoisse, d’incrédulité et parfois de culpabilité. Et en quelques heures passées devant ses programmes, j’ai compris à quel point elle avait le pouvoir d’agir sur mes humeurs, en démultipliant mes sensations plus encore que l’alcool ou la drogue ne l’ont jamais fait. Par exemple, dans de bonnes dispositions, la télé me fait rire à gorge déployée. Je suis assez bon public dans l’ensemble, mais quand on me colle devant un jeu aussi débile que Le Maillon faible, pour ne citer que lui, c’est à n'y plus tenir. Voir ces crétins se ridiculiser en public me procure une joie sans pareille, au point que je souhaite toujours la victoire au plus con d’entre tous. Il faut les entendre répondre leurs âneries avec l’assurance de l’ignare. Il faut se pincer pour croire aux réparties minables qu’ils se crachent à la figure. C’est carrément jouissif, d’autant que la méchanceté et le cynisme du principe même de l’émission – principe pas idiot, entre nous, qui reflète assez bien l’état de la société actuelle – ne pouvait que m’attirer. J’ai vu également L’Ile de la tentation, du même tonneau, mais plus masturbatoire : du Diogène à l’état pur. Regardez ! regardez tous comment je me branle devant vous ! Hop ! hop ! hop !

Un autre jour, je suis tombé sur Julien Courbet et son programme de redresseur de tort. J’étais encore enclin au rire et pourtant, je suis resté littéralement collé au siège, bouche bée. C’est parti pour le voyage intersidéral vers la lie de la société, le résidu boueux, bouseux, gueulard en plus, de la plus infâme populace, la fange de l’humanité. Entendez-la hurler sur le plateau, cette harpie dégénérée, menaçant du poing un interlocuteur au téléphone, invisible, dont l’ensemble de l’équipe du JC avait entrepris de faire le procès ! Ecoutez-la vomir ses vingt mots de vocabulaire sur un suspect déjà coupable aux yeux de tous, qui attend son exécution sur la place publique ! Regardez-la cette folle en furie, confortée dans ses propos abscons par un juge à lunettes corrompu jusqu’à la moelle, et ses assesseurs au regard ferme et sévère, au discours unilatéral ! Un moment de violence pure, un déchaînement d’hystérie, un assassinat en direct de la sagesse, de l’intelligence et du bon goût. Ah oui, la petite lucarne offre encore bien des surprises, des moments d’émotions intenses telles qu’il y a longtemps que je n’en avais pas connues.

Evitons d’évoquer le journal télévisé, que je confonds encore avec les bandes-annonces, et passons directement à ce reportage que j’ai vu ce soir, dans Ca se discute, sur le bonheur d’une famille nombreuse qui vivait sa foi au quotidien, chantant les louanges de leur dieu à la moindre occasion, sortant les flûtes et les guitares dans un orchestre improvisé où chaque membre tenait à merveille le rôle que la hiérarchie lui avait confié. On se met à table ? une petite prière en musique. On rentre de l’école ? chacun se rue sur son instrument. On va se coucher ? ne pas oublier de remercier l’idole pour cette formidable journée qu’on a passée tous ensemble, sourire aux lèvres et foi dans les cœurs, loin des misères de ce monde. Le tout filmé sans la moindre distance, sans recul aucun, avec pour unique objectif de faire partager à un téléspectateur conquis la joie et le bonheur de cette grande famille. Alors loin de moi l’idée de critiquer ici une quelconque religion (quoiqu’il y aurait à en dire), d’attaquer une certaine forme d’éducation (dont je connais et redoute pourtant les effets pervers, délétères, dévastateurs) ou de cibler les travers de tel ou tel mode de vie ; ce n’est pas mon propos aujourd’hui. C’est juste dire à quel point ces déclarations de bonheur sans concession, sans merci, ces rires, ces joies, ces envies d’être ensemble, c’est simplement dire que ces effusions d’amour débordant me flanquent toujours une chair de poule aussi soudaine qu’inexpliquée, provoquent une sensation de souffle hivernal au creux de mon dos, qui remonte le long de la colonne, hérissant mes poils au passage et jusqu’à mes cheveux ; c’est un goût de larmes dans les yeux, c’est la tension dans les membres, sur les joues, et finalement toujours le même désir de sortir son revolver et de repeindre une fois pour toutes les murs derrière soi.

Quand j’ai éteint le poste, j’en étais tout retourné. Merci le service publique, merci la télévision de me procurer de pareilles sensations, bien plus vives qu’au cinéma, certes à mille lieues des passions de cette peinture que j’adore plus que tout, et ô combien différentes des émotions musicales ou littéraires ; mais si puissantes, si profondes, si radicales. A tel point que je ne pourrais pas les supporter très longtemps, et que je me demande comment font les gens qui regardent la télé tous les jours…

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