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dimanche, 23 juillet 2006

trente-neuf (mijn platte land)

Quand on est un sous-homme comme moi, on adapte son rythme de vie, de manière presque inconsciente, aux différents événements naturels. Là, par exemple, la chaleur dégénérée me contraint à changer complètement mes habitudes de sommeil – si tant est que j’aie des habitudes de sommeil. Généralement couché et levé tard, je me retrouve à sectionner mon temps de repos en deux, voire trois phases qui se sont d’elles-mêmes imposées, et que je respecte avec une régularité d’horloge bien involontaire. Profitant de la fraîcheur toute relative de la nuit, mon organisme ne se relâche que vers quatre ou cinq heures du matin, avant de se réveiller de nouveau vers neuf heures. Activités réduites au minimum (c’est-à-dire aux besoins vitaux : laver – manger – boire - épancher) jusqu’en début d’après-midi, puis longue sieste (deux, trois heures). Nouvelle période d’activités (cette fois réduites à néant : molle lecture d’un vieil Astérix connu par cœur, pics de sudation aussi intense que soudaine, bribes de conversations téléphoniques, etc.). Et souvent, nouvelle sieste avant d’oser enfin mettre un nez dehors, mais pas avant vingt-deux heures, et à une distance géographique réduite à mille pas ou deux stations de métro autour de chez moi.

On comprendra aisément qu’en ces circonstances, mon journal ne s’épaississe pas vraiment de folles aventures ni de réflexions lumineuses sur la vie et la condition humaine. Constance est partie en vacances depuis dix jours, dans le Sud-Ouest, m’infligeant une douloureuse abstinence. Je me refuse à toute forme de travail ou étude de projet (j’en ai pourtant un important sur le feu, dont il faudrait que je m’occupe avant qu’il ne me passe sous le nez). Aucune sortie un tant soit peu culturelle depuis un mois au moins. Peu de fêtes, pas de week end en province après l’histoire des renardes, et à peine un verre de temps en temps avec des amis. Rien de très passionnant. Dans ces cas-là, n’est-ce pas, mieux vaut s’abstenir. On ne ferait que s’ennuyer.

J’en étais là dans ces réflexions profondes et essentielles, assis sur ma pauvre chaise, et dans un état quasi-hypnotique face aux mots croisés du Monde2, quand retentit subitement la sonnerie de ma porte. C’était bien ma veine. Qui pouvait bien me déranger maintenant, alors que je n’étais vêtu que d’un vieux pantalon trop large, pas coiffé, pas rasé depuis des jours, c'était la question. Après avoir passé le premier tee-shirt, j’ouvre prudemment et me retrouve nez à nez avec ma voisine du dessous, l’ancienne expat du Danemark, celle de Karen, en fait. Décidément je ne croise qu’elle dans cet immeuble. Elle s’appelle Marieke, je le sais parce qu’un jour j’ai trouvé une lettre pour elle dans ma boîte. C’est un prénom flamand, ça. Serait-elle Belge ? En tout cas, malgré sa petite quarantaine, elle a son charme de fine brunette, au visage intéressant par sa simplicité, son évidence. Bon, c’est ma voisine, elle est mariée, elle a deux enfants, alors ces considérations esthétiques n’ont pour but que de mieux visualiser le personnage.
— Bonjour Monsieur, me sort-elle avec une voix toute étranglée par la panique, pardon de vous déranger mais ma serrure est bloquée, je n’arrive pas à rentrer chez moi et… euh… mon mari est en vacances avec les enfants… »
Elle était là avec tous ses paquets du Franprix, son sac à main et sa larme à l’œil, alors je lui ai proposé de rentrer et de boire un verre, ce qu’elle a accepté immédiatement. Je la regardais avec inquiétude découvrir le taudis dans lequel je vis en ce moment, les bouteilles de bière, la vaisselle débordant de l’évier, les journaux dans tous les sens, c’était l’horreur. Bon, elle vide son verre d’eau et m’explique que ce n’est pas la première fois que sa porte se coince ; d’habitude on arrive à en venir à bout mais cette fois ce n’est vraiment pas possible. « Vous n’auriez pas le numéro d’un serrurier ? » Ben voyons, bien sûr. En plus elle y tenait à son serrurier, j’avais beau lui proposer d’essayer sa clé, elle n’avait pas d’autre idée. L’événement lui embrouillait complètement l’esprit… Je finis donc par lui trouver son numéro, lui explique comment marche son portable (si, si), et la laisse un peu à l’écart passer son coup de fil. Ca tombait bien, je rentrais justement dans une nouvelle phase de transpiration.
— Et bien merci, me dit-elle en raccrochant, il arrive d’ici une demi-heure. Pfff, ça va me coûter 70 euros… » Et la voilà qui, résignée, dépitée, s’apprête à repartir avec tout son barda de sacs.
— Mais vous n’allez quand même pas attendre, comme ça, toute seule... Pourquoi ne voulez-vous pas me passer votre clé ? » lui dis-je en découvrant au fil des mots l’ambiguïté de mes propos, le sourire en coin. Et résolument je me saisis de son trousseau, descends l’étage avec elle, et lui trouve en moins d’une minute, en forçant juste ce qu'il fallait, la combinaison de son intimité. La porte s’ouvre sur un bel appartement très sobre et ordonné.

Là, elle a lâché un grand soupir et s’est mise à respirer à nouveau. J’ai eu droit au plus sincère merci de toute mon existence, c’en était vraiment charmant ; presque, émouvant. Et comme en plus je suis allé lui chercher ses courses qu’elle avait laissées là-haut, elle m'a offert, à son tour, un verre chez elle. Le temps de rappeler le serrurier, qui n’a pas fait d’histoires, et la voilà qui nous sert à chacun une bonne bière bien fraîche en me proposant de m’asseoir. Elle était vraiment sympa, un peu jolie, un peu bourgeoise aussi mais c’est ainsi, il en faut, et peut-être aussi était-ce cela qui charmait mon œil. Bon, ça n’a pas duré très longtemps, mais elle a quand même eu le temps de me dire, non sans une ironie que je ne lui aurais pas soupçonnée, que j’avais vraiment un appartement de célibataire. Et de pouffer de rire… Je lui ai expliqué vite fait pour Constance, c’est plus moi chez elle qu’elle chez moi ; et puisqu’on en était à se poser des questions indiscrètes, je lui ai dit que je connaissais son prénom et lui demandai si elle était Flamande. « Ma mère était d’Anvers, enchaînai-je sans attendre la réponse, enfin à moitié seulement, par son père ; ma grand-mère, elle, est Berrichonne. » Mais elle n’était pas Flamande la Marieke. Pas même Belge. C’était juste par rapport à la chanson de Brel, ah, Marieke Marieke, ses parents adoraient. J’avais pas l’air con moi à déballer toute ma généalogie pour ça. Enfin.

Nous nous sommes quittés peu après. J’ai conservé pendant une dizaine de minutes un curieux sentiment de satisfaction, voire de fierté, avant de dégonfler comme il se devait. Et puis je me suis dit que je n’avais qu’à raconter cette histoire : elle m’a occupé, diverti, et rend bien compte, me semble-t-il, de la vacuité, en ce moment, de mon existence.

Zonder liefde warme liefde
Waait de wind de stomme wind
Zonder liefde warme liefde
Weent de zee de grijze zee
Zonder liefde warme liefde
Lijdt het licht het donk're licht
En schuurt het zand over mijn land
Mijn platte land mijn Vlaanderland

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mercredi, 19 juillet 2006

trente-huit (990000-2)

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00:30 | Lien permanent | Commentaires (49)

lundi, 17 juillet 2006

trente-sept (sans moi)

Les colonies de vacances, les scouts, les sports collectifs, toutes ces conneries d’activités en équipe, et même l’école, dans une moindre mesure, ça n’a jamais été mon truc. Alors l’armée, vous imaginez. Douze mois à faire des lits au carré et à récurer des chiottes sous les ordres d’un type trois fois plus bête que moi encore, habillé comme un guignol et chantant la Marseillaise tous les matins à cinq heures au son du clairon, merci bien. Je sais de quoi je parle : j’avais un grand-père militaire de carrière, au Génie me semble-t-il, c’est un des plus grands cons que j’ai connus. Injustement sévère, borné, directif, bourré de principes, il avait été aide de camp de de Gaulle ou quelque chose de ce genre et les photos de lui avec le général trônaient fièrement dans chaque pièce de son illustre demeure, comme les médailles qu’il n’avait pas eues. D’ailleurs avait-il jamais fait la guerre ? Ca m’étonnerait, la guerre, ça sonne un homme, ça vous l’assomme, ça le désarme.

La question de savoir comment éviter le service militaire s’est donc posée pour moi dès l’âge de cinq ans - dès que j’ai appris son existence, à vrai dire. Je m’étonne d’ailleurs chaque jour du fait que j’aie si peu changé depuis l’enfance… Heureusement pour moi, l’heure venue, il fut assez facile de se faire exempter. Je crois que je ne connais personne de ma génération qui ait fait son service militaire, soit qu’il fût encore à suivre de pseudos études, soit qu’il ait évoqué d’obscures raisons de santé. Même la P4 il paraît que ce n’était pas dur à obtenir, sans avoir besoin de jouer le zinzin ni rien. Mais bon, il paraît aussi qu’il vous suit toute la vie le tampon P4, jusqu’à l’entretien d’embauche et même la demande de location ; c’est peut-être une rumeur mais rien que dans l’idée c’est un peu angoissant. Toujours est-il que quand on a commencé à s’intéresser à mon cas, j’étais par bonheur en stage dans une agence de communication, et donc indisponible. J’ai quand même dû faire mes trois jours, qui ne se résumaient finalement qu’à une seule journée dans une caserne à Blois : pourquoi Blois, mystère, en tout cas ça m’a suffi pour savoir à peu près ce qu’était la condition du cochon dans un élevage. Et puis très vite, on annonça l’abolition de cette corvée : le service n’était plus qu’un vieux souvenir désuet et poussiéreux, et j’étais définitivement sorti de l’auberge.

Mais avec la guerre, rien n’est jamais sûr. Attentats du 11 septembre, conflit en Afghanistan, invasion de l’Irak, Iran et Corée du Nord qui s’excitent sec, terrorismes en tous genres, et maintenant Israël qui pète les plombs et menace de détruire un équilibre géopolitique déjà bien instable : la guerre, elle est à portée de main. On la voit déjà tous les jours dans les journaux, aux quatre coins d’un monde de moins en moins rond, alors c’est peut-être pas idiot de s’attendre à trouver un matin, au détour d’une rue, ou placardé sur les murs de sa station de métro, un ordre de mobilisation générale. Les médias s’enflamment, l’opinion publique se consume, on reçoit son affectation, son équipement, son fusil. Et hop, on est parti pour World War III. Non mais t’imagines ? C’est pas de la science-fiction. Ca peut arriver demain, regarde au Liban, tu crois que les mecs ils s’y attendaient, la veille, à se prendre des bombes sur la gueule le lendemain, et avec la bénédiction des Etats du Grand 8 encore ? Je ne connais certes pas tous les tenants et les aboutissants de cette sombre histoire, et ne tiens pas à déclencher de débat, voire même de polémique, que je ne maîtriserais pas ; je sais qu’il n’y a pas les bons d’une part et les mauvais de l’autre ; ce que m’inspirent les événements actuels, c’est simplement qu’on n’est à l’abri de rien, et en tout cas pas d’une bon obus en pleine tronche.

Alors que les choses soient claires : moi la patrie, la France, l’honneur national, je m’en contre-cogne. Le drapeau bleu-blanc-rouge, ça ne me dérange pas trop de le voir s’agiter sur un terrain de foot, pendant quatre semaines de Coupe du monde, mais en cocarde, cousu sur un treillis, c’est à gerber. Comme les autres. Pardon aux soldats qui, c’est vrai, ont plus un rôle humanitaire que destructeur aujourd’hui – du moins les nôtres... Mais la guerre, pas moyen que j’y participe, ni dans un camp ni dans l’autre, je ne prends pas parti et puis c’est tout. Je me défile, je profile bas. C’est égoïste, c’est lâche sans doute ? Mais j’appartiens pas à la France, moi, ou à aucune communauté, ni de race ni de religion ni de rien. Je suis un déserteur. On ne me forcera pas à tuer et à me faire tuer pour défendre je ne sais quelle concept de liberté. Comptez pas sur moi pour défendre vos idées ou vos frontières : j’ai déjà les miennes et c’est suffisamment dur à gérer comme ça.

10:00 | Lien permanent | Commentaires (27)

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