« lun. 03 juil. - dim. 09 juil. | Page d'accueil
| lun. 17 juil. - dim. 23 juil. »
mardi, 11 juillet 2006
trente-six (les renardes)
Replaçons les choses dans leur contexte. Je suis donc en Bourgogne, noyé dans un trou sans nom de la campagne dijonnaise, invité à célébrer les noces de S. et C., amis d’amis. Comme souvent lors des mariages, je ne connais pas grand monde, si ce n’est les trois potes avec qui j’ai fait la route, dans une superbe Espace de location, et que j’ai perdus de vue depuis belle lurette. Dommage, parce qu’ils ont les clés et que je n’ai prévu nulle part où dormir. Il est déjà trois heures, peut-être même quatre, et je suis aux tréfonds de l’éthylisme. A peine si j’arrive à mettre un pied devant moi en dansant, et même quand je ferme un œil, je vois double. Pour autant, et bien que les moins résistants soient déjà partis se coucher, la fête bat son plein et il est hors de question d’abandonner la partie sous ces fallacieux prétextes.
Après une valse tout ce qu’il y a de plus chaotique avec une personne de sexe féminin que mon cerveau n’a toujours pas réussi à identifier, j’attrape une coupe de champagne et file prendre un peu l’air. Je m’éloigne de la salle d’un pas mal assuré que je crois pourtant très digne, et vais m’asseoir à une centaine de mètres de là, en contrebas, sur une pelouse fraîche et accueillante. La pesanteur étant ce qu’elle est, je finis par épouser l’horizontale, bras et jambes écartés, le nez vers les étoiles – mais rien de poétique dans cette position. Et c’est alors que j’entends, comme sorti d’un rêve : « ben vous pourriez au moins dire bonsoir ! » Assises juste derrière moi sur un large drap, à trois mètres, deux jeunes femmes d’une trentaine assumée me regardent en riant. Il fait très sombre et je ne les avais absolument pas remarquées, mais comme moi, elles s’étaient éloignées et avaient été attirées par ce coin de jardin assez calme et en retrait. Je me redresse et leur adresse de plates excuses mêlées, emmêlées même, de bonsoirs policés-polissons et de conséquents compliments. En un mot, je bredouille, ce qui les fait rire de plus belle. L’une d’entre elles remarque que l’on s’est déjà vu lors du cocktail, vous êtes graphiste, ah oui c’est vous l’illustratrice ! En fait on s’était rendu compte qu’on a une vague connaissance en commun à Paris, alors ça crée un lien ; même s’il est un peu surfait c’est toujours un bon point de départ. D’autant que c’est quelqu’un qu’on n’aime ni l’un ni l’autre… Et puis, on fait un peu le même genre de métier, sauf qu’elle apparemment ça cartonne, enfin bon, passons. On se rappelle nos prénoms (Sandrine, Julie, Thomas, enchanté), et on trinque à l’air pur – les miss ayant eu la bonne idée de ramener sur place une pleine bouteille de Cliquot.
De bien charmantes compagnies, ces demoiselles… Dire qu’elles étaient belles serait un peu présomptueux, parce qu’et l’alcool et la nuit m’aveuglaient complètement, mais elles semblaient élégantes, du moins. Sandrine, l’illustratrice, portait les cheveux clairs et longs, et une robe sans doute couleur fruit d’été, au décolleté scandaleux. C’était la plus sympa, ma préférée d’office. Son amie Julie, plutôt brune, les cheveux assez courts et joliment ondulés, en robe bustier sombre, jouait la carte de la discrétion et du retrait ; elle ne disait pas grand-chose et semblait accuser le coup de champagne. En plus, même si ce soir toutes deux venaient en célibataires, Julie était à la ville mariée et mère de deux enfants, alors que Sandrine n’avait qu’un vague copain assez lointain dont elle eut vite fait de détourner le sujet. On s’est raconté nos vies pendant… pendant combien de temps, d’ailleurs, je n’en sais rien. On a largement critiqué la mariée et ses deux sœurs, toutes les trois bien moches et bien vulgaires, on a parlé de la vie, des couples, des enfants, en pouffant de rire. C’est fou ce que l’alcool peut produire comme coups de foudre d’amitié…
Au bout d’un moment, la discussion a vraiment dérapé sur des sujets plus scabreux, on s'est mis à parler de cul et de tromperies et de positions dégueulasses, c’était vraiment à qui dirait le plus d’horreurs, et pour le coup, la Julie s’est réveillée et ne s’est pas montrée la plus chaste. Alors quand je suis allé épancher mes cinq litres de champagne sur un buisson à l'écart, les deux terreurs ont absolument tenu à m'accompagner et regarder, ce que je n'ai pu éviter malgré mes refus répétés. Drôle d’expérience, en pleine nuit, sous la lune, que de faire pipi depuis son costume italien, une coupe en cristal à la main, avec une femme de chaque côté qui vous tient le bras et se délecte du spectacle en riant. C’est seulement à ce moment que je me suis demandé comment tout ça allait finir, et s’il faudrait que je couche avec elles, alors que j’en étais bien incapable et que bizarrement je n’en avais pas tellement envie – c’étaient des amies, pour moi -, ou si au contraire elles me quitteraient outrées à la moindre tentative de baiser. On voyait au loin un peu de jour qui pointait ; j’étais ivre, j’avais sommeil. J’ai donc posé la question.
C’aurait pu être direct, je crois. Rares sont les occasions que l’on a de dire bon, on fait quoi, on baise ? à deux filles qu’on ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam quelques heures auparavant. Il faut savoir en profiter. Mais j’avais trop peur de les voir déguerpir, ça m’est déjà arrivé un coup pareil, tout se passait bien et soudain, le mot en trop, l’allusion de travers qu’on regrette aussitôt mais trop tard, la fille a filé. Bref, j’ai simplement demandé « on dort où ? », ça me paraissait le juste milieu entre le correct et l’osé, c’était à peine un peu coquin mais pas non plus trop lourdaud, et surtout ça pouvait être pris sur le ton de la blague : au pire, j’aurais sauvé les meubles en balbutiant un pathétique « mais non, je rigole ». Et alors la Julie, décidément loin de ce que j’imaginais, a tout simplement dégrafé sa robe en riant, « moi je dors ici ». Et de s’allonger sur le drap en petite culotte, les seins à l’air - mais toujours couverts par l’obscurité... On se regarde sans rien dire avec Sandrine, dans un drôle de moment d’incompréhension, puis on s’est approché l’un de l’autre, elle m’a retiré ma veste et ma chemise et j’ai fait de même avec sa robe, en faisant glisser les bretelles le long de ses épaules. Oui, oui, c’était hautement érotique, mais toujours avec le rire en suspend, dans les yeux, sur les lèvres, comme s’il ne fallait rien prendre au sérieux, comme si rien n’était vraiment vrai et que le lendemain tout serait oublié. On s’est retrouvé tous les trois à moitié nus, sur le drap, on s’est bien serré et aussi pour ne pas avoir trop froid ; c’était chaud et c’était bon, j’avais une fille de chaque côté qui se collait contre mon pauvre corps tout imbibé, on s'est un peu roulé et caressé et je pouvais m’endormir heureux.
Quelque trois heures plus tard, la lumière nous a réveillés, et c’était comme une première rencontre puisque je découvrais le visage et le corps de mes deux amies. La maman, débourrée, semblait un peu gênée de sa position du moment et des excès de la veille, elle a attrapé sa robe et se l’est collée contre la poitrine. Sandrine, manifestement moins pudique, s’est tout de même rhabillée assez vite ; dommage, elle avait de très jolies formes. C’était une situation un peu absurde, qu’on a résolu du mieux possible en décidant de descendre au village prendre un petit déjeuner. Julie a vomi vite fait. Puis nous sommes allés prendre un café croissant dans le premier PMU qu’on a trouvé, on n’avait plus grand-chose à se dire, peut-être à cause de la fatigue, de la gueule de bois, peut-être aussi qu’on se plaisait moins dans la vraie vie. On est reparti chacun de son côté, en s’embrassant une dernière fois mais sans même s’échanger les numéros.
De toute cette histoire, j’ai décidé de ne garder que le meilleur, la rencontre irréelle, les discussions impromptues, l’attirance inexpliquée, délivrée de toute notion de physique et d’esthétique ; c’était l’expression du plus pur et du plus simple sentiment de sociabilité, sans considération d’aucune sorte, comme lorsqu’on est petit enfant, pendant l’adolescence aussi, où les amitiés se font et se défont pour un rien. On rencontre un congénère, et, tout comme des petits renardeaux, notre réflexe le plus naturel est d’aller vers lui, de le renifler, de le sentir, de se frotter contre lui et de s’en faire un ami. Je préfère oublier le jour et nos têtes défaites, un peu honteuses, ne pas penser que seul l’alcool a permis cette affection mutuelle, et que la vie normale nous remettra finalement sur les rails plus vite qu’il n’en faut.
21:30 | Lien permanent | Commentaires (36)
lundi, 10 juillet 2006
trente-cinq (les notes fantômes)
« Le problème, c’est qu’il ne t’arrive rien. Tu peux aisément écrire sur le fait que tu souffres de la chaleur, tu noircis des pages et des pages à dire que tu t‘ennuies, tu multiplies les notes où tu exprimes ta propension à tourner en rond. Non pas qu’il y ait vraiment à redire sur la forme, ou que l’ensemble soit totalement dénué de fond, mais tout ça manque tout de même cruellement d’action, de rebondissements, de coups de théâtre ; bref, de la vie de Thomas Mossian, il ne reste guère plus que les opinions – et encore. »
C’est un fait. J’ai commencé ce journal en parlant de mon quotidien, de Karen la Danoise, de mes déboires avec Sidonie, puis de l’ensemble de mes mésaventures féminines, j’ai aussi évoqué mon travail du mieux que j’ai pu. Ca ne se passait pas trop mal ; il se publiait ici pas loin d’une note par jour. Et, très vite, l’oisiveté a repris le dessus de mes activités professionnelles. J’ai retrouvé Constance, que je persiste à appeler maîtresse et qui n’est certes pas encore une compagne officielle, mais qui a pris cependant une place importante dans ma vie, ou, du moins, dans mon emploi du temps. Me voilà donc endossant le statut peu enviable du type casé et quasi-chômeur ; si l’on ajoute à cela que rien ne me dispose à sortir ou à voir du monde en ce moment, on comprendra que ce n’est pas sur ces pages qu’on trouvera beaucoup d’animation.
S’ajoute à cette oisiveté un autre obstacle à la narration : le manque de qualité, tout bêtement. On n’imagine pas le nombre de notes, sous forme de brouillon ou même intégralement écrites, qui encombrent mon ordinateur, mais que je ne publie pas parce qu’elles ne sont plus à mon goût. J’écrème à longueur de journée. J’ai pu raconter par le détail, au cours du seul dernier mois, pas moins de quatre événements d’envergure : près de deux semaines de travail acharné, et pour trois employeurs différents, un week end prolongé en Ardèche, avec une bande de potes bien remontés, et deux mariages en Bourgogne. Ma mission chez Ch***, en pleine Coupe du monde, méritait à elle seule cinq pleines pages, que j’ai remplies mais que personne ne lira, dans leur intégralité tout du moins. J’y décrivais notamment comment j’ai passé cinq jours longs et difficiles, mais entouré par chance d’une myriade de jeunes collègues toutes plus belles et aguichantes les unes que les autres. Extrait :
« D’abord, Alice. Brune, bouclée, petite gueule juvénile, gros seins et gros cul qui mettaient subtilement sa taille de guêpe en valeur. Un déhanché comme j’en ai rarement admiré. Talons, vernis et rouge aux lèvres, une vraie femme d’à peine vingt-trois ans, pourtant. Alice, c’est la stagiaire. Une bombe. Celle-là, j’ai une envie de me l’attraper sans préliminaire sur le bureau le plus proche, et de la punir un peu de son effronterie. Parce qu’évidemment : elle est effrontée. Elle sait qu’elle est belle, qu’elle est bonne, qu’elle est désirable. Elle sait qu’elle plaît et qu’on la regarde ; elle aime et désire qu’on la regarde. On s’est assez mal entendu. Elle n’est malheureusement pas très maligne. (…)
Puis très vite, est apparue Florence. Bon c’est pas le prénom le plus sexy, et d’ailleurs c’est pas non plus la fille la plus sexy. Florence, c’est la chef de service, alors elle a des lunettes effilées et les cheveux tirés en chignon, un peu comme une secrétaire, beaucoup comme une chef. Sympa, souriante, très accessible, pas stressante ; vraiment la chef idéale. Physiquement, elle est fine et grande, presque plus que moi (ce qui est toujours assez gênant), en fait on a la même taille si je me tiens bien droit. Un bon exercice, finalement. Elle a les cheveux blonds ; non, châtains, des yeux noisettes, un tout petit nez dans un parfait triangle, et une peau d’une rare pureté sans une trace de maquillage. Un teint en totale harmonie avec la couleur de ses yeux et de ses cheveux. Une beauté très simple, en somme, tout ce que j’aime. On a beaucoup parlé.
Florence est mariée depuis deux ans, avec un ingénieur : forcément. Son père est Tchèque, ce qui ne m’étonne pas du tout quand je me rappelle les filles de Prague... Du coup, Florence porte son nom tchèque accolé à celui de l’ingénieur, pour qu’on n’oublie pas qu’elle sait boire de la bière aussi blonde que ses joues et qu’elle a une facilité naturelle pour les langues : elle en parle cinq, couramment. Voilà qui m’a toujours fasciné. Comme j’ai très envie de coucher avec elle, je n’ai cessé de lui faire quelques petits compliments très discrets l’air de rien, comme ça, dans la conversation, et quand elle a été bien habituée j’ai fini par lui sortir une grosse vacherie devant tout le monde, qui manifestement l’a vexée plus que de raison. Le bon prétexte pour juger de son attachement, lui présenter par la suite de plates excuses de gentleman et créer de la sorte une véritable complicité adultère. Depuis qu’on est réconcilié, on se parle plus près, et plus bas. Le seul problème avec Florence, c’est son côté plan-plan, vie toute tracée, hautes études, fiançailles, mariage, bientôt les enfants, le chien, le pavillon et les migraines. Ses goûts s’en ressentent, elle qui n’aime que ce qui est normal et accessible, et correspond avec la droite manière dont elle a été éduquée.
Il y a aussi Margot, Marguerite en vrai, avec qui j’avais déjà travaillé la dernière fois, qui fume dix pétards par jour - au boulot de surcroît -, a un corps de rêve mais qui n’est pas très belle, pas très classe ; elle se révèle cependant, jour après jour, d’excellente compagnie. Il y a l’autre Alice, blonde celle-là, et Sophia le petit chat persan, terrible. Et enfin, il y a Jeanne. (…) »
S’ensuivait une longue tirade au cours de laquelle je m’emballais un peu de trop sur la Jeanne en question, comme ça m’arrive si souvent. Faut dire que je m’en souviendrai, de celle-là… Bon, on peut voir que même au boulot, mes obsessions restent toujours aussi bassement pratiques. Pareil pour les mariages. Parce que soyons francs, pourquoi se rend-on aux mariage des autres ? Pour partager leur joie, célébrer leur union prétendument éternelle, ou pour boire du champagne, manger des petits fours au saumon et rencontrer des filles en jolies robes d’été ? Les premières noces, le mois dernier, n’ont pas vu mes espoirs se réaliser : peu de filles, et surtout beaucoup trop d’alcool. C’est à cette occasion que je me suis battu avec un local et que je me suis pris un retentissant coup de boule :
« Un coup de tête bien placé, juste au-dessus du nez et bien entre les deux globes, ça fait vraiment très mal. Immédiatement la douleur remonte au cerveau, fait pisser les yeux, ankylose les membres. On ne voit plus rien, on ne tient plus sur ses jambes, et putain, on a envie de dire stop, temps mort la baston. Pourtant c’est souvent à ce moment que le pernicieux adversaire en profite pour vous en coller une dernière dans la mâchoire et vous mettre définitivement hors-jeu, voire même K.O. Et c’est bien ce qui m’est arrivé. Allez, ennemi d’un soir, je ne t’en veux pas. C’est moi qui, correctement imbibé, ai déclenché les hostilités en draguant ouvertement et maladroitement ta copine, c’est moi aussi qui ai jeté de l’huile sur le feu, moi encore qui le premier t’ai empoigné pour tenter vainement de t’en coller une ou deux. Ce n’est que justice si tu as répliqué.
Je m’en serai pris, des coups dans la gueule, au cours de mon existence chaotique. J’en aurai donné, aussi. Je dois confesser qu’en plus d’être paresseux, instable, injuste, prétentieux, égocentrique et incapable de la moindre ponctualité, j’ai hérité d’un certain mauvais goût, allez, d’un mauvais goût certain, pour la bagarre. Que voulez-vous, c’est tellement inhérent à mon personnage que c’en était fatal. Le fait de me battre flatte à la fois mon ego et ma virilité, tout en me ramenant à cet état de nature qui m’est si cher. »
Et hop ! de dérailler sur un laïus bien réac qui prônait ouvertement la baston, arguant de ses joies et même de ses avantages (« La baston, c’est la loi primaire du plus fort, et j’aime ça »). Ridicule, pitoyable, et mal écrit. Bref. On oublie ça et on enchaîne directement sur le week end ardéchois, dont je ne propose aucun extrait parce que si j’ai déjà honte des précédents, celui-là, tout étiré de descriptions panoramiques et de réflexions remâchées sur l’urbanité et la ruralité, n’est tout bonnement pas sortable ; et enfin le mariage d’hier, de nouveau en Bourgogne. De cet épisode, je n’ai écrit que le début d’un compte-rendu qui paraissait, dès les premières lignes, bien trop long et détaillé, alors qu’il n’avait pour but que d’en arriver à ce seul événement important : j’ai dormi avec deux filles. Attention je n’ai pas dit : « couché », mais bien « dormi ». Je m’expliquerai plus avant dans une prochaine note, c’est promis. Sachez pour autant que c’était génial, une des meilleures nuits de toute ma vie.
Voilà. Tout ça pour répondre à mon amie G., celle du Jardin des Plantes, celle que j’embrasse au passage, si elle me lit, que non, je ne fais pas que ruminer en tournant en rond dans mon appartement. Il m’arrive plein d’aventures, en fait, mais si je ne les raconte pas, c’est peut-être que je n’en ai pas le talent. Moi, je suis fait pour ronchonner, avant tout. Ne trouverais-je ma seule véritable qualité d'écriture qu'en râlant, pestant et maugréant ?
18:10 | Lien permanent | Commentaires (19)

