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mercredi, 24 mai 2006
vingt (de l'effet des macarons dans les cheveux des filles)
Hier soir, je suis allé à un concert. Il y avait devant moi, juste devant moi, une jeune fille blonde, pas très grande, avec les cheveux coiffés en macarons. J’adore les macarons dans les cheveux des filles. Elle portait un petit débardeur blanc tout ce qu’il y a d’estival, des anneaux très simples aux oreilles, et un collier de grosses perles en verre coloré.
L’idée m’a traversé l’esprit un moment de glisser mon bras gauche sous le sien, de sentir en passant la moiteur de son aisselle, et d’aller délicatement poser ma main au-dessus de sa poitrine ; ma dextre irait alors trouver sa gorge et lui renverser doucement mais fermement la tête en arrière, un peu sur la droite, tout en ramenant son corps contre le mien. Je n’aurais eu ainsi plus qu’à lui mordre goulûment le cou tendre et frais qu’elle m’aurait offert, pour un baiser splendide dont elle se serait longtemps souvenu.
Au dernier moment, j’ai pensé que ça ne se faisait pas.
17:55 | Lien permanent | Commentaires (47) | Tags : libre-expression
mardi, 23 mai 2006
dix-neuf (bleue)
La première fois que je l’ai vue, c’était à Nantes, de loin, sur le trottoir d’en face. J’avais alors peut-être 22 ou 23 ans, elle trois de moins, et descendait la rue en compagnie de ma cousine Anne et d’une de leurs amies communes. Je l’ai immédiatement trouvée jolie, et plus encore ; j’en fis part à mon cousin. Lui la connaissait bien, puisqu’elle est une amie d’enfance de sa sœur, mais il semblait curieusement moins enthousiaste. « Elle s’appelle Constance ».
Constance vivait donc, comme la famille de ma mère, à Nantes, où je me rendais régulièrement. Parents très bourgeois, catholiques pratiquants, quatre enfants, la messe le dimanche. Pas de télé. Ca déconnait pas, chez eux. Tout était fait pour laisser le moins de liberté possible aux enfants, et les pousser sur les rails d’un formatage qui devait les conduire du camp scout à l’école de musique, et du rallye jusqu’à la prépa – HEC de préférence. Mais il n’y a rien de mieux, je crois, pour dégénérer des gamins. Ca n’a pas manqué… Les deux grands frères, un an d’écart, étaient des garnements plutôt vifs, et même sacrément turbulents, obligeant parfois leur mère à venir les chercher en pleurs à l’hôpital ou au commissariat. Ils volaient des cigarettes, tuaient des chats, fuguaient pour l’aventure ; vers l'âge de douze ans, ils ont cassé leur tirelire et sont partis voir les putes, qui leur ont ri au nez. Les corrections du père n’y changeaient rien. La petite sœur, pas débile mais pas loin, a fait le désespoir et la honte des parents en ratant lamentablement à peu près tout ce qu’elle entreprenait. Constance, la troisième, a toujours été la plus sage et même la plus brillante. Tout en restant, bien sûr, la plus jolie.
Un beau visage ovale, encadré par des cheveux lisses au-dessus des épaules, le plus souvent simplement attachés en queue-de-cheval, le regard ferme et sévère, un nez droit presque grec, des lèvres fines et pincées. Un long cou, des épaules bien dessinées, un corps très fin aussi. J’ai toujours trouvé que Constance ressemblait à une statue, à quelque déesse mythologique. D’ailleurs, elle ne parle pas beaucoup, n’est pas très expressive, a des mouvements délicats, particulièrement lents. Et une distance au fond des yeux, qui passe la plupart du temps pour une sorte de froideur, voire de tristesse endogène – ce qu’elle dément avec plus ou moins de succès. Et c’est vrai qu’elle n’a jamais eu l’air très heureuse, la belle Constance, malgré ses succès, ses amis, ses nombreuses relations amoureuses. Aucune véritable passion, pas d’attachement particulier pour quiconque et même au contraire, un genre de détachement de toutes choses, qui lui fait dire le plus souvent « ça m’est égal » ou « comme vous voulez ». Voilà ce qui passait pour de la sagesse aux yeux aveugles de ses parents. Voilà sans doute pourquoi elle a fait de si brillantes études scientifiques. Voilà pourquoi elle ne s’est jamais rebellée contre l’autorité, et n’a jamais véritablement fait sa crise d’adolescence. Tout semble lui convenir, elle accepte chaque chose avec sourire et gentillesse, et sans déplaisir, je crois. Mais sans vrai plaisir non plus, et parfois comme avec une pointe de fatalisme.
Voilà, je crois que Constance est fataliste. Ce qui ne veut pas dire, vous l’aurez compris, qu’elle se désole de tout, au contraire : c’est une fille qui accepte la vie telle qu’elle est, qui se plie aux événements, un vrai roseau. Pourtant, un soir, alors qu’elle vivait encore à Nantes chez ses parents, Constance rentre d’un dîner tranquille chez une de ses amies, se fait couler un bain et entreprend de s’y découper méthodiquement les veines de l’avant-bras et des cuisses, avec la lame précise de son cutter. Son sang bouillant se mêle à l’eau du bain, dans de gros nuages rouges d’apocalypse, se cheveux lui collent aux épaules, ses lèvres s’entrouvrent et ses sens s’échappent. Ses doigts se froissent et son œil se ferme. Constance, meurt. Son frère aîné, Marc, l’a découverte peu après ; inconsciente, elle vivait encore. Par chance, il est infirmier : il a su lui sauver la vie. Jusqu’à quel point ? Quelques temps plus tard, Constance quittait Nantes pour Paris, pour faire une thèse de robotique qu’elle ne finira jamais. Elle vit désormais près de chez moi, dans un appartement de sa grand-mère, avec pour seuls revenus le RMI et les largesses de ses parents. Elle est aujourd’hui encore, quatre ans après les faits, suivie psychiatriquement, mais de loin. De trop loin peut-être, enfin, j’en sais rien. Constance continue de tracer son sillon invisible sur cette Terre, en souriant, en riant souvent, mais sans avoir jamais pu expliquer – les connaît-elle seulement ? – les raisons de son geste, et toujours avec sa distance dans les yeux.
Elle n’avait pas encore ses cicatrices, lorsque nous avons couché ensemble pour la première fois. Mais comme je l’ai dit, je ne me rappelle aucun autre détail de cette nuit : quand, où, à quelle occasion, je l'ignore, et manifestement elle aussi. Je pense toutefois que ça devait être peu après notre première rencontre : je ne me souviens pas en effet lui avoir fait une cour assidue. En tout cas, ce n’était pas par amour, loin s’en faut, et nous ne sommes pas restés ensemble. Mais nous avons continués de nous fréquenter, et de baiser, comme ça, quatre ou cinq fois par an, au point je crois de nouer l’un pour l’autre une indéfectible affection, et au point qu’aujourd’hui, nos relations sexuelles sont d’une maîtrise charmante et fort agréable. Chacun sait parfaitement ce que l’autre aime donner et recevoir. Chacun sait ce qu’il faut faire ou éviter, évoquer ou taire. Je le disais, ça manque de surprise et de passion, et pourtant Constance reste une des filles avec qui j’aime le mieux faire l’amour. Elle a comme une tendresse animale et sait vous prendre dans ses bras, vous serrer contre son coeur comme personne d’autre. Aujourd’hui, elle est plus qu’une amie, plus qu’une maîtresse, et loin d’être seulement un « joker de cul » comme je l’évoquais injustement dans mon misérable éthylisme de fin de nuit. Elle est autre chose. Je ne peux pas mieux le dire ; de toute façon, Constance vit dans un autre monde que le mien, et que le vôtre.
17:25 | Lien permanent | Commentaires (56) | Tags : Littérature

