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vendredi, 25 août 2006

quarante-cinq (en rond)

Bon, c’est la fin des vacances, non ? La rentrée, même. Pas trop tôt. Je lisais l’autre jour l’interview de Vincent Mc Doom dans Voici : le journaliste lui affirmait que cette période était propice aux bilans. Ca ne m’avait jamais effleuré mais je trouve ça très juste, très pertinent. Finalement, on peut trouver du bon dans chaque lecture, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit je pressentais depuis un moment qu’avec le mois d’août finirait une période d’insouciance et de paresse, faite d’horaires décalés, saccadés, torturés, d’asociabilité croissante et pathogène, et d’un vide culturel et intellectuel qui commençait véritablement à poser problème. On pourra dire sans se tromper que cet été, à part plusieurs longs week ends ou mariages passés en dehors de Paris, et quelques jours disséminés de ci de là, au cours du mois d’août, entre la côte atlantique et la frontière belge, je n’aurais pas fait grand-chose. J’en arrivais même à sauter des repas, par flemme. C'est dire si, pour moi comme pour Vincent Mc Doom, il est grand temps de faire le point.

D’autant que Constance est rentrée avant-hier, mardi. J’ai reçu un coup de fil en fin d’après-midi, alors qu’elle débarquait gare de Lyon. Au téléphone, elle restait un peu muette comme à son habitude ; je lui ai proposé de la rejoindre chez elle, et de lui préparer un petit repas bien brûlé comme moi seul en ai le secret. « A moins que tu ne préfères qu’on sorte dîner ? – Comme tu veux… » Les retrouvailles furent curieuses, on ne savait pas trop quoi se dire et chacun regardait ses pompes en souriant bêtement. Sa peau a bronzé, par endroits, avec des marques de maillot partout et des coups de soleil sur le reste. Ses cheveux, ses sourcils ont visiblement éclairci. On lui découvre des tâches de rousseur délicieuses sur le haut de la poitrine, les épaules et le dos. Elle ramène des yeux très bleus, tellement plus foncés que d’habitude ; on y voit la fatigue d’avoir beaucoup ri. Elle a l’air… changée. « Tu crois ? » Je sais de quoi je parle : plus d’un mois qu’on ne s’est pas vu. C’est ainsi, Constance peut parfois disparaître des semaines ou des mois entiers, sans donner de nouvelles, répondant à peine à son téléphone. Il ne faut pas s’en inquiéter, et pour ma part, j’ai cessé d’espérer découvrir un jour tout ce qui lui passe par la tête. Et puis un beau matin, de manière aussi impromptue qu’elle s’était éclipsée, elle revient, comme si de rien n’était. Elle fait « salut » dans un demi-sourire, la tête inclinée, et attend qu’on lui parle. Au début c’est déroutant, mais on s’y fait très vite.

On a mangé chez elle une tarte jambon-courgettes, préparée du mieux que j’ai pu, c’est-à-dire plutôt mal. Assez vite, on en est venu à parler du type qu’elle a rencontré, chez ses amis, au sud de Toulouse, et avec qui elle m’avait avoué avoir couché. Un petit dérapage, comme le mien j'imagine. L’alcool, sans doute, le soleil, la piscine. C’est excusable. Tu parles ! j’ai failli avaler de travers. Alors c’est bien simple : ma belle a passé trois jours et quatre nuits accrochée à un type que je ne connais même pas, qui s’appelle Thomas comme moi, en plus, et qui a eu tout le loisir de la baiser tranquille dans tous les sens avant de repartir vers sa chère ville de Marseille. Bonnes vacances mon pote ! Vas-y, prends mon nom, tape-toi ma copine, j’ai du boulot pour toi aussi si tu veux ! Tsss… On a beau être prêt à tout avec une fille comme Constance, et savoir qu’on n’est pas amoureux, et accepter le fait que l’un comme l’autre, nous voulions rester libres avant tout, il y a des moments où l’on préférerait enfin une relation stable, avec une femme un peu normale, qu’on aimerait et dont on serait aimé. A mon tour, par honnêteté et pas mal aussi parce que j’étais blessé dans mon amour-propre, je lui ai avoué le coup de l’autre fille, sans toutefois trop rentrer dans les détails ; et tout en parlant je nous trouvais pitoyables, tous les deux à nous déballer nos infidélités comme de banals souvenirs de vacances. Il n’y avait aucune animosité, aucune tension entre nous, rien à voir avec un règlement de compte ni même une explication entre couple, puisque ça n’arrivera jamais entre nous, puisque notre liaison est insipide et triste, vaine, vide de sens ; et moi, avec ma part de tarte à la con, j’ai ressenti comme si souvent en ce moment l’envie d’envoyer tout balader, et de recommencer autre chose, enfin, ailleurs, en mieux.

Alors je crois que j’ai envie de déménager. Enfin, plus exactement, d’opérer une translation vers un autre arrondissement, n’importe lequel. Quoique non, pas le seizième. Ni le quinzième, ou même le septième ; bon, d’accord, pas n’importe quel arrondissement. Mais quitter mon quartier, ma rue Monge, au moins j’arrêterais de fantasmer sur toutes les étudiantes de Censier. J’ai déjà des vues sur d’autres appartements… D’autre part, j’en ai assez de mon travail, qui est beaucoup plus routinier qu’il n’en a l’air. A moins que ce ne soit pareil partout ? Et d’ailleurs, que pourrais-je bien faire d’autre ? Je me pose aussi des questions sur Constance, bien entendu, que je n’ai certes pas envie de perdre mais que n’aurai jamais totalement non plus. J’aimerais, enfin, apprendre à mieux réguler les notes de ce journal, et plutôt que d’écrire tous les jours comme un acharné pour finalement n’en publier que le dizième, m’attacher à rédiger un ou deux billets par semaine, à horaires relativement fixes. Et puis cesser de tout lire, partout, pour rien. Ca me fatigue. Voilà, on y arrive : je suis fatigué. Lassé de ne rien faire, et de ne jamais aller nulle part, ne jamais rien construire. Ca chauffait dans ma tête, cette nuit aux côtés de Constance ; elle dormait tout son saoul et moi je ruminais. J’ai fini par m’endormir vers quatre heures, tout plein du désir de changement, de projets, d’avenir.

Et comme par ironie, comme pour me rappeler que malgré ma volonté d’aller toujours de l’avant, tout me pousse décidément à tourner en rond, à revenir sans cesse en arrière, j’ai rêvé dans la nuit, pour la seconde fois cette semaine, que Sidonie m’embrassait. Ca a beau être ridicule, j’ai encore maintenant, deux jours plus tard, la mauvaise humeur bien nouée dans la gorge, dans les yeux et dans le cœur. Alors ces grandes résolutions, ces changements radicaux, ce sera peut-être pour l'année prochaine, ou pour janvier, tiens. C'est à ce moment qu'on fait des bilans, et non pas à la fin des grandes vacances. Je l'ai toujours dit : il n'y a que des niaiseries dans Voici.

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