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dimanche, 20 août 2006

quarante-quatre (alphabets éphémères)

Curieuse impression que de parcourir un blog laissé à l'abandon. Les mots gigotent encore un peu, et parviennent même, malgré le temps passé dans l'ombre, à tenir leur rôle, à faire rire, à émouvoir parfois, mais sans jamais sortir les textes et le journal tout entier d'une sorte de torpeur de fin de vie. On se sent un peu seul, dans les allées vides de ce journal, on n'ose pas trop faire de bruit de peur de déranger, de réveiller tous ceux qui dorment là. Ces visiteurs qui ont un jour couché leur nom et laissé leurs mots et s'en sont allés depuis, vers des contrées plus chaudes, plus ensoleillées, plus vivantes. On raconte parfois en avoir croisé l'un ou l'autre, sous une nouvelle identité, sur les pages de celui-ci, de celle-là. Mais tout ça, on n'a pas été vérifier, n'est-ce pas ? Tout ce qu'on sait, l'unique chose dont on soit sûr, c'est qu'on ne croisera plus personne sur ce journal, qu'on est désormais seul à en lire les articles, à en creuser les idées, là, dans sa tête, et qu'il n'y a plus que soi pour supporter les souvenirs brusquement réveillés et les émotions jusqu'ici tapies, cachées, qui tous ensemble vont tombent brusquement sur les épaules.

Mais ce n’était qu’un éboulement, le plafond ne tient plus, commence à s’écrouler ; on a eu tort de s’aventurer dans cette nécropole ; partons ! partons vite.

J'ai relu un jour l'imposante correspondance que j'avais entretenu, plus jeune, avec cette fille, (…) ; j'ai relu du moins les lettres qui venaient d'elle. Nous avions seize ans et si je n'avais pas peur du ridicule, je dirais que c'est la seule dont j'aie véritablement été amoureux, et même l’unique personne que j’aie jamais aimé, mais alors furieusement, passionnément, absolument, comme ça n'arrive qu'une fois par vie, par siècle, amoureux à s'en crever les yeux, à s'en ouvrir le coeur, à s'en immoler sans hésitation, sans concession. Ces pages noircies avec le sang, avec l'âme, la fougue au front et la folie aux aguets, ces textes arrachés à l'essence même de l'être, ces mots qu'on croyait alors plus symboliques et puissants qu'aucun autre, ils n'étaient plus rien que de longues et vaines arabesques courant sur le grain du papier, de longs sillons hachés, nerveux, qui tranchaient les pages en en soulignant le vide des sens d’une manière bien cruelle. Quinze ans auparavant c’était un cœur qui battait, mais le cardiogramme est plat désormais. A-t-on changé, en mieux, en pire, était-on stupide à l’époque ou bien l’est-on devenu aujourd’hui, cela n’a pas d’importance ; tout ce qui compte, c’est de comprendre que l’émotion s’est délavée comme l’encre de ces lettres, enfuie, évaporée, et qu’on se retrouve une fois de plus, face à son gros paquet d’enveloppes, avec une pesante impression de solitude, doublée cette fois du sentiment de s’être sacrément fait berner par la vie.

Les mots ne comptent pour rien.

Dans quelques temps, l’année prochaine, par exemple, en février, ou en mai, ou demain, qui sait ? il en sera sans doute de même pour ce journal. Les araignées, au plafond, auront fini par tisser leur toile entre des notes de plus en plus espacées et de moins en moins visitées. La poussière recouvrira le sens des mots pour ne plus laisser visible que leur forme, que leur dessin, et on y sentira, sur ces pages, comme une âcre odeur de renfermé, comme l’odeur de sale, de vieux, qu’on découvre en ouvrant les portes d’une centenaire maison désertée depuis belle lurette. Un voyageur égaré s’y reposera un moment avec, au fond de lui, comme un inhabituel semblant de curiosité d’abord, de nostalgie ensuite ; il verra les dates, mercredi, 24 mai 2006, dimanche, 20 août 2006, il verra les jours et pensera, seigneur, quel âge avais-je, que faisais-je le 20 août 2006 ? Le petit dernier n’était pas encore né… Quel temps faisait-il alors ? La guerre était-elle finie ? ou bien ne faisait-elle que commencer ? Et moi, qu’écrivais-je ce jour-là ? Voilà ce qu’il se dira, notre unique visiteur, voilà les seules pensées qu’il aura, et à aucun moment il ne songera à lire les notes, trop vieilles, trop longues aussi, trop lointaines évidemment. Parce qu’il est trop dur de lire les mots de ceux qu’on ne connaît pas, de ceux à qui l’on ne ressemble pas. Impossible de les aimer, de les comprendre. On refuse de faire l’effort. Et à vrai dire, on s’en fiche.

Partons, vite.

Les mots ne comptent pour rien, ils ne servent à rien puisqu’on ne les comprend pas. Comment, avec eux, exprimer ce que je pense ? ce que je suis ? Comment écrire, comment décrire une fois pour toutes ce qui se passe en moi, et que j’essaie d’observer, d’analyser tant bien que mal, depuis toutes ces années ? Mes mots m’aideront-ils à savoir qui les écrit ? Comment le croire ? comment leur faire confiance quand on sait que personne ne les lit de la même manière, et que même selon les humeurs, les jours, le temps qui passe, leur portée change radicalement… Le mot c’est, intrinsèquement, un mensonge éhonté : on nous fait croire qu’il transmet une information, alors que ce n’est qu’un point de vue soumis à interprétation. Un misérable outil dont on aurait perdu le mode d’emploi. Quand je pense qu’on a construit dessus toute l’histoire de l’humanité, je ne m’étonne plus de voir que tout le monde se tape sur la gueule… Affirmer que l’histoire de l’Homme commence avec l’écriture, c’est allumer les guerres !

Tout ceci ne compte pour rien, en fin de compte. On passe du temps à travailler ses billets, on se creuse à les écrire de manière simple et précise, claire et compréhensible, pour soi d’abord, et pour les autres ; on les voudrait sensés, ses propos, alors on y réfléchit mille et mille fois, on s’y perd, on s’y noie, et changer un mot au dernier moment, modifier la place d’une virgule, recommencer une phrase qu’on trouvait ambiguë n’y changera rien. Et le lendemain tout disparaît, ou plutôt, tout apparaît, mais sous un autre jour, rien de ce qu’on a voulu dire ne se retrouve sur l’écran, et l’étape qu’on pensait avoir franchi sur soi-même, il faudra recommencer à la courir, encore et encore, jusqu’à temps qu’on n’en puisse plus, et qu’on abandonne enfin son journal à l’érosion des éléments.

05:00 | Lien permanent | Commentaires (50)

lundi, 14 août 2006

quarante-trois (les lignes blanches)

Tiens, comme c’est étrange ! je n’ai pas respecté les plans que je m’étais fixés pour les vacances. Sans blague. Ne me parlez pas de projets, de programmes, de prévisions, ne me donnez pas d’horaires, ne comptez pas sur moi à vos rendez-vous : je ne suis qu’un vieux papier gras voguant au gré du vent, sans attache et sans but ; je m’élève en tourbillons passionnés à la moindre brise avant de retomber doucement sur le sol, à peine le souffle passé. A se demander si c’est bien moi qui gouverne là-dedans. Bon, je ne suis pas seul fautif. Si je suis rentré prématurément – pour repartir sans doute dans la semaine -, c’est parce que j’ai des affaires d’ordre professionnel à régler. Oui Madame. On me parle travail, une sorte d’appel d’offre : va falloir que je me vende. J’ai donc des courriers à écrire ; au lieu de cela, je m’occupe de mon journal. Chacun ses priorités.

De ma semaine en provinces, on ne saura rien, à part qu’elle fut éprouvante et riche d’événements - notamment sexuels. Ce que je voulais évoquer de mon voyage, ce sont les trajets : ils sont, souvent plus encore que la destination et le temps que l’on y passe, ce que j’apprécie dans les vacances. Et notamment, les trajets en voiture. Parce que les trains, c’est ma sainte horreur, trop cher, trop con, trop mal, et puis l’avion, j’avoue n’avoir jamais été rassuré. Ca me paraît pas naturel pour l’homme de voler. Bien sûr, c’est idiot, on me rétorquera qu’il faut savoir vivre avec sont temps ; et je m’y efforce chaque jour, mais pour ce qui est de tutoyer les nuages, je laisse ça, dans la mesure du possible, aux mouettes et aux poètes.

Cela dit, l’automobile, rien de moins naturel non plus. Faut même avoir une confiance aveugle en l’humanité, savoir entièrement s’abandonner dans les mains maladroites du progrès, pour se risquer sur les routes de nos jours. Ce ne sont d’ailleurs pas tant les usagers, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, qui font de l’asphalte les autoroutes de l’enfer, mais bien sa structure même, ces grandes lignes droites faites pour l’accélération, ces virages de malade, ces ponts où s’écrabouiller, ces prétendues barrières de sécurité. Ces stations services où on débarque à cent kilomètres heure. Et puis les voitures, c’est pas la peine. On nous bassine avec la sécurité des derniers modèles, le freinage assisté, les airbags au volant, à la place du mort, sur les côtés, au-dessus de tête, bientôt sous les pieds, bientôt ça flottera, vous verrez… Mais on oublie qu’une voiture, ça s’envole surtout, au moindre coup de vent - faut dire aussi que ça en fait, du vent -, ça part en aquaplaning dès qu’il pleut trois gouttes, ça glisse, ça dérape, ça fait encore mille et mille acrobaties, et pas toujours volontairement.

L’autre jour, j’ai été amené à conduire de nuit sur plus de sept cent kilomètres, dont près de la moitié tout seul. Alors déjà, une voiture on ne s’y habitue pas comme ça, en changeant trois fois de vitesse, il faut du temps, il faut rouler, et pas seulement sur autoroute, pour apprendre à la connaître, à se familiariser, à s’apprivoiser l’un l’autre. D’autant qu’il ne s’agit pas simplement de s’en faire une copine, il faut la maîtriser, la dominer, il faut lui faire comprendre qui c’est le chef, qui c’est qui commande. Et c’est pas de la tarte. Là par exemple j’ai bien mis dix kilomètres (eh oui, en voiture, on exprime souvent le temps en kilomètres, et inversement) à faire fonctionner correctement les essuie-glaces, et trente à trouver comment marchaient les pleins phares. Très vite, j’ai commencé à avoir des crampes dans le cou, parce que je ne trouvais pas la bonne position, ou peut-être étais-je trop tendu ? Parce que, et c’est le deuxième point, je pense que ma vue a baissé depuis ma dernière visite chez l’ophtalmo (10 à chaque œil… mais j’avais douze ans). Non pas qu’aujourd’hui j’aie besoin de culs de bouteille, mais, comment dire, je vois mal de loin. Et sur la route, justement, il faut voir loin. Alors quand on rajoute la nuit en plus, et la pluie, et que personne ne pense à éclairer les voies, toutes les lumières se confondent, on ne distingue plus les distances ; ne restent plus que les dix mètres de ligne blanche visibles devant soi sur l’asphalte, avalés en une seconde furieuse, et après, et derrière, c’est le noir le plus total, c’est se précipiter vers l’inconnu, à l’encontre des obstacles, des virages, c’est foncer cheveux au vent vers son caveau.

Un moment – j’étais sur une sorte de nationale, une seule voie de chaque côté, aucun éclairage, et la pluie par-dessus tout – j’ai vraiment cru que j’allais mourir. Une sensation intense qui prend aux tripes, serre le cœur, coupe la respiration et pendant trois minutes encore après. Je pensais justement à la ligne blanche, celle qu’on suit des yeux parce qu’on n’a plus qu’elle pour repère, aucun véhicule ni devant ni derrière, ou seulement de temps en temps qui filait en sens inverse ; c’était l’obscurité complète en dehors de ce fil d’Ariane. Je m’y fiais aveuglément, lui seul me disant ma direction, quand tourner le volant, à quel moment ralentir ; et je me suis dit que si jamais on me l’enlevait, si jamais cette ligne disparaissait sur un coup de tête malicieux, là, sous mes yeux, je ne pourrais plus me rattacher à rien, et n’aurais plus qu’à filer tout droit en attendant le choc final. Et la ligne blanche, sous mes yeux, a disparu. Pendant trois secondes, peut-être, le temps que je me rende compte de ma frayeur, c’était comme si je filais à plein régime, les paupières closes. Rien, du noir tout autour, aucune lumière si ce n’était celle de mes cadrans, indiquant la vitesse folle à la quelle j’allais me tuer. Coup de frein, analyse de la situation, soulagement. J’étais arrivé au sommet d’une côte, une petite colline, un simple mamelon, le silence au loin et la nuit alentour et le temps d’aborder la descente, la ligne est réapparue. Je me souviens très bien de mon moniteur d’auto-école, un rebeu un peu épais, un des meilleurs profs que j’ai eus de ma vie entière, toutes études comprises ; il m’avait appris qu’il fallait ralentir en haut des côtes, pour la simple raison qu’on ne voit pas ce qui se passe derrière. J’ai oublié ton nom, mais je me rappellerai ton enseignement, il m’aurait évité un bon coup de sang… J’ai fini par arriver à destination, les nerfs tendus, le torticolis fumant, et j’ai depuis retrouvé le métro parisien avec une joie plus intense encore qu’à l’accoutumée.

16:30 | Lien permanent | Commentaires (52)