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jeudi, 31 août 2006

quarante-six (la douleur)

C’est trop dur ! J’abandonne. Je n’y arrive pas, je n’y arrive plus et n’y suis même jamais arrivé. Il y en a pour qui c’est facile, pour qui c’est naturel d’écrire, et même pour qui c’est un besoin, les phrases leur jaillissent sous les doigts, ils ont dix idées par secondes, la frénésie les habite ; pour ma part c’est une difficulté perpétuelle et croissante, une souffrance continue, un douloureux et permanent déchirement. Et mes notes se rédigent de moins en moins vite, parce que je ne trouve pas mes mots, et j’en suis rarement satisfait, parce que je n’en trouve pas le sens, et que c’est lourd, que c’est long, et je peine, et je lutte sur mon clavier. Le plaisir de la publication, indéniable mais ponctuel, occasionnel, ne parvient jamais à compenser la panique permanente de la page blanche, ou pire, noircie d’inepties absconses et sans fond. Des choses, oui, j’en ai à raconter. Au sujet de Constance, par exemple, qui me filait entre les doigts, qui m’a annoncé son départ pour six mois, à Lyon, et avec qui j’ai baisé en pleine rue, lundi soir, dans un étrange élan ressenti pour ma part comme une sorte d’amour raisonnable. Un peu comme de penser : « ce n’est pas la passion, mais l’attachement suffira ». Je pourrais réfléchir à tout ça. J’ai essayé. Je n’y parviens plus.

J’ai cru un moment que tenir son journal était comme se regarder dans un miroir : on s’inspecte soi-même, on surveille si tout va bien, et se découvrir un épi permet de se remettre la mèche en place. Parfois, au contraire, on se lance une grimace, parce qu’on se trouve beau, parce qu’on se trouve moche, parce qu’on a juste envie de rigoler. J’ai cru que ce serait aussi facile que ça. Mais c’était sans compter qu’en ce qui me concerne, et je l’ai déjà dit, le miroir m’hypnotise complètement. Je peux rester longtemps planté là sans rien dire, à observer, à regarder ma gueule tordue, à détailler la barbe que je n’avais pas quand j’étais enfant, et que je ne pouvais imaginer, à me reconnaître un instant sous les traits de l’enfant que j’étais, et puis finalement non, finalement plus ; à me demander si c’est bien moi là-devant, en face ; à ne pas en revenir. Un peu comme s’il m’arrivait de me voir en rêve, en narrateur omniscient, ce qui n’est jamais le cas : dans les rêves, j’agis comme dans la vie réelle, de mon seul point de vue, toujours. Mon journal, j’en suis le premier lecteur, et comme face à mon miroir, j’en deviens peu à peu le simple spectateur ; parce qu’il est tellement fatigant de le faire vivre, ce journal, de le vivre, tout simplement, et aussi, parce qu’il est donc si angoissant de se dire que c’est soi-même qu’on a sous les yeux.

A ce propos, j’ai constaté ici dernièrement quelque chose qui m’a beaucoup surpris. Je m’explique. Au rattrapage du bac, en philo, l’examinatrice, pensant me faire une faveur, m’a donné comme sujet la question « qui suis-je ». J’ai passé les dix minutes de préparation à suer sang et eau, sans pouvoir penser à rien, l’esprit complètement submergé par la peur de mal faire, avant de déballer à une prof atterrée trois minutes trente de niaiseries sans queue ni tête. « Ca vaut zéro », fut son unique commentaire. J’ai finalement décroché le diplôme grâce à mon improbable performance en histoire, mais depuis, je pense souvent qu’à la question « qui suis-je », je vaux zéro. Cette épineuse problématique, qu’à défaut de divan j’essaie tant bien que mal de coucher sur mes pages, avait jusqu’alors l’habitude de prendre différentes formes, de se manifester subrepticement au cours des notes les plus variées, sans qu’on s’en rende compte, comme un leitmotiv, comme une idée fixe aussi. Découlait d’elle des litanies de « pourquoi », de « comment », de « mais enfin » et d’ « ou alors » auxquels je ne comprenais rien : à force, on finissait par s’y perdre, et par ne plus savoir ce qu’on était venu chercher ici. Et puis, au fil des échanges avec des lecteurs qui ne sauront jamais à quel point ils me motivent pour continuer, et que de ce fait je ne remercierai jamais assez, la question s’est muée peu à peu pour se retrouver finalement tronquée en simple mais non moins inquiétant « suis-je ». Visionary old Bill… Pour moi, c’est un peu vexant, évidemment, voire assez dur. Mais à bien y réfléchir, il est tout à fait légitime que l’avertissement de ce journal, sa première note qu’on découvre encore malgré son ancienneté, en déroutent certains. Un personnage de fiction, c’est quelqu’un qui n’existe pas, tout simplement. On veut bien lire ses histoires, suivre son quotidien, l’écouter parler indéfiniment de sa Constance inerte et de son inertie constante ; de là à participer à ses débats, donner son opinion sur ses choix de vie, ses relations, ses activités… c’est un peu comme pisser dans un violon : ça ne sert à rien. On n’arrête pas les nuages en construisant un bateau, comme disait l’autre.

Mais j’existe bel et bien, et cette souffrance, cette difficulté d’écrire, et ma volonté d’avancer malgré tout, en sont la preuve. On ne se sent jamais tant exister que dans la contrainte et dans l’effort. Si c’était un plaisir, un passe-temps, un moment de détente dans lequel je me vautrais paresseusement, si j’avais l’imagination galopante, la verve du narrateur, je pense que ce journal ne dirait pas ce qu’il a à dire, n’aurait pas la valeur que je cherche à lui donner, et qu’on pourrait alors légitimement s’en méfier, mettre en doute son contenu. Mais pas de doute. Mossian, c’est moi, et quand je relis mes mots je retrouve ceux de mon enfance, vieillis, torturés comme les traits de mon visage qui se reflètent sur mon miroir, et je vois les marques de ma douleur et je repense à ma peine ; Mossian, c’est moi mais c'est ce moi qui reste encore à définir. Il n’est pas question d’arrêter maintenant de noircir des pages, ni même de prendre une pause ; simplement, j’avais hâte d’en avoir terminé avec cette note.

Je suis vidé mais mon plaisir est intense.

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vendredi, 25 août 2006

quarante-cinq (en rond)

Bon, c’est la fin des vacances, non ? La rentrée, même. Pas trop tôt. Je lisais l’autre jour l’interview de Vincent Mc Doom dans Voici : le journaliste lui affirmait que cette période était propice aux bilans. Ca ne m’avait jamais effleuré mais je trouve ça très juste, très pertinent. Finalement, on peut trouver du bon dans chaque lecture, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit je pressentais depuis un moment qu’avec le mois d’août finirait une période d’insouciance et de paresse, faite d’horaires décalés, saccadés, torturés, d’asociabilité croissante et pathogène, et d’un vide culturel et intellectuel qui commençait véritablement à poser problème. On pourra dire sans se tromper que cet été, à part plusieurs longs week ends ou mariages passés en dehors de Paris, et quelques jours disséminés de ci de là, au cours du mois d’août, entre la côte atlantique et la frontière belge, je n’aurais pas fait grand-chose. J’en arrivais même à sauter des repas, par flemme. C'est dire si, pour moi comme pour Vincent Mc Doom, il est grand temps de faire le point.

D’autant que Constance est rentrée avant-hier, mardi. J’ai reçu un coup de fil en fin d’après-midi, alors qu’elle débarquait gare de Lyon. Au téléphone, elle restait un peu muette comme à son habitude ; je lui ai proposé de la rejoindre chez elle, et de lui préparer un petit repas bien brûlé comme moi seul en ai le secret. « A moins que tu ne préfères qu’on sorte dîner ? – Comme tu veux… » Les retrouvailles furent curieuses, on ne savait pas trop quoi se dire et chacun regardait ses pompes en souriant bêtement. Sa peau a bronzé, par endroits, avec des marques de maillot partout et des coups de soleil sur le reste. Ses cheveux, ses sourcils ont visiblement éclairci. On lui découvre des tâches de rousseur délicieuses sur le haut de la poitrine, les épaules et le dos. Elle ramène des yeux très bleus, tellement plus foncés que d’habitude ; on y voit la fatigue d’avoir beaucoup ri. Elle a l’air… changée. « Tu crois ? » Je sais de quoi je parle : plus d’un mois qu’on ne s’est pas vu. C’est ainsi, Constance peut parfois disparaître des semaines ou des mois entiers, sans donner de nouvelles, répondant à peine à son téléphone. Il ne faut pas s’en inquiéter, et pour ma part, j’ai cessé d’espérer découvrir un jour tout ce qui lui passe par la tête. Et puis un beau matin, de manière aussi impromptue qu’elle s’était éclipsée, elle revient, comme si de rien n’était. Elle fait « salut » dans un demi-sourire, la tête inclinée, et attend qu’on lui parle. Au début c’est déroutant, mais on s’y fait très vite.

On a mangé chez elle une tarte jambon-courgettes, préparée du mieux que j’ai pu, c’est-à-dire plutôt mal. Assez vite, on en est venu à parler du type qu’elle a rencontré, chez ses amis, au sud de Toulouse, et avec qui elle m’avait avoué avoir couché. Un petit dérapage, comme le mien j'imagine. L’alcool, sans doute, le soleil, la piscine. C’est excusable. Tu parles ! j’ai failli avaler de travers. Alors c’est bien simple : ma belle a passé trois jours et quatre nuits accrochée à un type que je ne connais même pas, qui s’appelle Thomas comme moi, en plus, et qui a eu tout le loisir de la baiser tranquille dans tous les sens avant de repartir vers sa chère ville de Marseille. Bonnes vacances mon pote ! Vas-y, prends mon nom, tape-toi ma copine, j’ai du boulot pour toi aussi si tu veux ! Tsss… On a beau être prêt à tout avec une fille comme Constance, et savoir qu’on n’est pas amoureux, et accepter le fait que l’un comme l’autre, nous voulions rester libres avant tout, il y a des moments où l’on préférerait enfin une relation stable, avec une femme un peu normale, qu’on aimerait et dont on serait aimé. A mon tour, par honnêteté et pas mal aussi parce que j’étais blessé dans mon amour-propre, je lui ai avoué le coup de l’autre fille, sans toutefois trop rentrer dans les détails ; et tout en parlant je nous trouvais pitoyables, tous les deux à nous déballer nos infidélités comme de banals souvenirs de vacances. Il n’y avait aucune animosité, aucune tension entre nous, rien à voir avec un règlement de compte ni même une explication entre couple, puisque ça n’arrivera jamais entre nous, puisque notre liaison est insipide et triste, vaine, vide de sens ; et moi, avec ma part de tarte à la con, j’ai ressenti comme si souvent en ce moment l’envie d’envoyer tout balader, et de recommencer autre chose, enfin, ailleurs, en mieux.

Alors je crois que j’ai envie de déménager. Enfin, plus exactement, d’opérer une translation vers un autre arrondissement, n’importe lequel. Quoique non, pas le seizième. Ni le quinzième, ou même le septième ; bon, d’accord, pas n’importe quel arrondissement. Mais quitter mon quartier, ma rue Monge, au moins j’arrêterais de fantasmer sur toutes les étudiantes de Censier. J’ai déjà des vues sur d’autres appartements… D’autre part, j’en ai assez de mon travail, qui est beaucoup plus routinier qu’il n’en a l’air. A moins que ce ne soit pareil partout ? Et d’ailleurs, que pourrais-je bien faire d’autre ? Je me pose aussi des questions sur Constance, bien entendu, que je n’ai certes pas envie de perdre mais que n’aurai jamais totalement non plus. J’aimerais, enfin, apprendre à mieux réguler les notes de ce journal, et plutôt que d’écrire tous les jours comme un acharné pour finalement n’en publier que le dizième, m’attacher à rédiger un ou deux billets par semaine, à horaires relativement fixes. Et puis cesser de tout lire, partout, pour rien. Ca me fatigue. Voilà, on y arrive : je suis fatigué. Lassé de ne rien faire, et de ne jamais aller nulle part, ne jamais rien construire. Ca chauffait dans ma tête, cette nuit aux côtés de Constance ; elle dormait tout son saoul et moi je ruminais. J’ai fini par m’endormir vers quatre heures, tout plein du désir de changement, de projets, d’avenir.

Et comme par ironie, comme pour me rappeler que malgré ma volonté d’aller toujours de l’avant, tout me pousse décidément à tourner en rond, à revenir sans cesse en arrière, j’ai rêvé dans la nuit, pour la seconde fois cette semaine, que Sidonie m’embrassait. Ca a beau être ridicule, j’ai encore maintenant, deux jours plus tard, la mauvaise humeur bien nouée dans la gorge, dans les yeux et dans le cœur. Alors ces grandes résolutions, ces changements radicaux, ce sera peut-être pour l'année prochaine, ou pour janvier, tiens. C'est à ce moment qu'on fait des bilans, et non pas à la fin des grandes vacances. Je l'ai toujours dit : il n'y a que des niaiseries dans Voici.

02:10 | Lien permanent | Commentaires (56)

dimanche, 20 août 2006

quarante-quatre (alphabets éphémères)

Curieuse impression que de parcourir un blog laissé à l'abandon. Les mots gigotent encore un peu, et parviennent même, malgré le temps passé dans l'ombre, à tenir leur rôle, à faire rire, à émouvoir parfois, mais sans jamais sortir les textes et le journal tout entier d'une sorte de torpeur de fin de vie. On se sent un peu seul, dans les allées vides de ce journal, on n'ose pas trop faire de bruit de peur de déranger, de réveiller tous ceux qui dorment là. Ces visiteurs qui ont un jour couché leur nom et laissé leurs mots et s'en sont allés depuis, vers des contrées plus chaudes, plus ensoleillées, plus vivantes. On raconte parfois en avoir croisé l'un ou l'autre, sous une nouvelle identité, sur les pages de celui-ci, de celle-là. Mais tout ça, on n'a pas été vérifier, n'est-ce pas ? Tout ce qu'on sait, l'unique chose dont on soit sûr, c'est qu'on ne croisera plus personne sur ce journal, qu'on est désormais seul à en lire les articles, à en creuser les idées, là, dans sa tête, et qu'il n'y a plus que soi pour supporter les souvenirs brusquement réveillés et les émotions jusqu'ici tapies, cachées, qui tous ensemble vont tombent brusquement sur les épaules.

Mais ce n’était qu’un éboulement, le plafond ne tient plus, commence à s’écrouler ; on a eu tort de s’aventurer dans cette nécropole ; partons ! partons vite.

J'ai relu un jour l'imposante correspondance que j'avais entretenu, plus jeune, avec cette fille, (…) ; j'ai relu du moins les lettres qui venaient d'elle. Nous avions seize ans et si je n'avais pas peur du ridicule, je dirais que c'est la seule dont j'aie véritablement été amoureux, et même l’unique personne que j’aie jamais aimé, mais alors furieusement, passionnément, absolument, comme ça n'arrive qu'une fois par vie, par siècle, amoureux à s'en crever les yeux, à s'en ouvrir le coeur, à s'en immoler sans hésitation, sans concession. Ces pages noircies avec le sang, avec l'âme, la fougue au front et la folie aux aguets, ces textes arrachés à l'essence même de l'être, ces mots qu'on croyait alors plus symboliques et puissants qu'aucun autre, ils n'étaient plus rien que de longues et vaines arabesques courant sur le grain du papier, de longs sillons hachés, nerveux, qui tranchaient les pages en en soulignant le vide des sens d’une manière bien cruelle. Quinze ans auparavant c’était un cœur qui battait, mais le cardiogramme est plat désormais. A-t-on changé, en mieux, en pire, était-on stupide à l’époque ou bien l’est-on devenu aujourd’hui, cela n’a pas d’importance ; tout ce qui compte, c’est de comprendre que l’émotion s’est délavée comme l’encre de ces lettres, enfuie, évaporée, et qu’on se retrouve une fois de plus, face à son gros paquet d’enveloppes, avec une pesante impression de solitude, doublée cette fois du sentiment de s’être sacrément fait berner par la vie.

Les mots ne comptent pour rien.

Dans quelques temps, l’année prochaine, par exemple, en février, ou en mai, ou demain, qui sait ? il en sera sans doute de même pour ce journal. Les araignées, au plafond, auront fini par tisser leur toile entre des notes de plus en plus espacées et de moins en moins visitées. La poussière recouvrira le sens des mots pour ne plus laisser visible que leur forme, que leur dessin, et on y sentira, sur ces pages, comme une âcre odeur de renfermé, comme l’odeur de sale, de vieux, qu’on découvre en ouvrant les portes d’une centenaire maison désertée depuis belle lurette. Un voyageur égaré s’y reposera un moment avec, au fond de lui, comme un inhabituel semblant de curiosité d’abord, de nostalgie ensuite ; il verra les dates, mercredi, 24 mai 2006, dimanche, 20 août 2006, il verra les jours et pensera, seigneur, quel âge avais-je, que faisais-je le 20 août 2006 ? Le petit dernier n’était pas encore né… Quel temps faisait-il alors ? La guerre était-elle finie ? ou bien ne faisait-elle que commencer ? Et moi, qu’écrivais-je ce jour-là ? Voilà ce qu’il se dira, notre unique visiteur, voilà les seules pensées qu’il aura, et à aucun moment il ne songera à lire les notes, trop vieilles, trop longues aussi, trop lointaines évidemment. Parce qu’il est trop dur de lire les mots de ceux qu’on ne connaît pas, de ceux à qui l’on ne ressemble pas. Impossible de les aimer, de les comprendre. On refuse de faire l’effort. Et à vrai dire, on s’en fiche.

Partons, vite.

Les mots ne comptent pour rien, ils ne servent à rien puisqu’on ne les comprend pas. Comment, avec eux, exprimer ce que je pense ? ce que je suis ? Comment écrire, comment décrire une fois pour toutes ce qui se passe en moi, et que j’essaie d’observer, d’analyser tant bien que mal, depuis toutes ces années ? Mes mots m’aideront-ils à savoir qui les écrit ? Comment le croire ? comment leur faire confiance quand on sait que personne ne les lit de la même manière, et que même selon les humeurs, les jours, le temps qui passe, leur portée change radicalement… Le mot c’est, intrinsèquement, un mensonge éhonté : on nous fait croire qu’il transmet une information, alors que ce n’est qu’un point de vue soumis à interprétation. Un misérable outil dont on aurait perdu le mode d’emploi. Quand je pense qu’on a construit dessus toute l’histoire de l’humanité, je ne m’étonne plus de voir que tout le monde se tape sur la gueule… Affirmer que l’histoire de l’Homme commence avec l’écriture, c’est allumer les guerres !

Tout ceci ne compte pour rien, en fin de compte. On passe du temps à travailler ses billets, on se creuse à les écrire de manière simple et précise, claire et compréhensible, pour soi d’abord, et pour les autres ; on les voudrait sensés, ses propos, alors on y réfléchit mille et mille fois, on s’y perd, on s’y noie, et changer un mot au dernier moment, modifier la place d’une virgule, recommencer une phrase qu’on trouvait ambiguë n’y changera rien. Et le lendemain tout disparaît, ou plutôt, tout apparaît, mais sous un autre jour, rien de ce qu’on a voulu dire ne se retrouve sur l’écran, et l’étape qu’on pensait avoir franchi sur soi-même, il faudra recommencer à la courir, encore et encore, jusqu’à temps qu’on n’en puisse plus, et qu’on abandonne enfin son journal à l’érosion des éléments.

05:00 | Lien permanent | Commentaires (50)

lundi, 14 août 2006

quarante-trois (les lignes blanches)

Tiens, comme c’est étrange ! je n’ai pas respecté les plans que je m’étais fixés pour les vacances. Sans blague. Ne me parlez pas de projets, de programmes, de prévisions, ne me donnez pas d’horaires, ne comptez pas sur moi à vos rendez-vous : je ne suis qu’un vieux papier gras voguant au gré du vent, sans attache et sans but ; je m’élève en tourbillons passionnés à la moindre brise avant de retomber doucement sur le sol, à peine le souffle passé. A se demander si c’est bien moi qui gouverne là-dedans. Bon, je ne suis pas seul fautif. Si je suis rentré prématurément – pour repartir sans doute dans la semaine -, c’est parce que j’ai des affaires d’ordre professionnel à régler. Oui Madame. On me parle travail, une sorte d’appel d’offre : va falloir que je me vende. J’ai donc des courriers à écrire ; au lieu de cela, je m’occupe de mon journal. Chacun ses priorités.

De ma semaine en provinces, on ne saura rien, à part qu’elle fut éprouvante et riche d’événements - notamment sexuels. Ce que je voulais évoquer de mon voyage, ce sont les trajets : ils sont, souvent plus encore que la destination et le temps que l’on y passe, ce que j’apprécie dans les vacances. Et notamment, les trajets en voiture. Parce que les trains, c’est ma sainte horreur, trop cher, trop con, trop mal, et puis l’avion, j’avoue n’avoir jamais été rassuré. Ca me paraît pas naturel pour l’homme de voler. Bien sûr, c’est idiot, on me rétorquera qu’il faut savoir vivre avec sont temps ; et je m’y efforce chaque jour, mais pour ce qui est de tutoyer les nuages, je laisse ça, dans la mesure du possible, aux mouettes et aux poètes.

Cela dit, l’automobile, rien de moins naturel non plus. Faut même avoir une confiance aveugle en l’humanité, savoir entièrement s’abandonner dans les mains maladroites du progrès, pour se risquer sur les routes de nos jours. Ce ne sont d’ailleurs pas tant les usagers, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, qui font de l’asphalte les autoroutes de l’enfer, mais bien sa structure même, ces grandes lignes droites faites pour l’accélération, ces virages de malade, ces ponts où s’écrabouiller, ces prétendues barrières de sécurité. Ces stations services où on débarque à cent kilomètres heure. Et puis les voitures, c’est pas la peine. On nous bassine avec la sécurité des derniers modèles, le freinage assisté, les airbags au volant, à la place du mort, sur les côtés, au-dessus de tête, bientôt sous les pieds, bientôt ça flottera, vous verrez… Mais on oublie qu’une voiture, ça s’envole surtout, au moindre coup de vent - faut dire aussi que ça en fait, du vent -, ça part en aquaplaning dès qu’il pleut trois gouttes, ça glisse, ça dérape, ça fait encore mille et mille acrobaties, et pas toujours volontairement.

L’autre jour, j’ai été amené à conduire de nuit sur plus de sept cent kilomètres, dont près de la moitié tout seul. Alors déjà, une voiture on ne s’y habitue pas comme ça, en changeant trois fois de vitesse, il faut du temps, il faut rouler, et pas seulement sur autoroute, pour apprendre à la connaître, à se familiariser, à s’apprivoiser l’un l’autre. D’autant qu’il ne s’agit pas simplement de s’en faire une copine, il faut la maîtriser, la dominer, il faut lui faire comprendre qui c’est le chef, qui c’est qui commande. Et c’est pas de la tarte. Là par exemple j’ai bien mis dix kilomètres (eh oui, en voiture, on exprime souvent le temps en kilomètres, et inversement) à faire fonctionner correctement les essuie-glaces, et trente à trouver comment marchaient les pleins phares. Très vite, j’ai commencé à avoir des crampes dans le cou, parce que je ne trouvais pas la bonne position, ou peut-être étais-je trop tendu ? Parce que, et c’est le deuxième point, je pense que ma vue a baissé depuis ma dernière visite chez l’ophtalmo (10 à chaque œil… mais j’avais douze ans). Non pas qu’aujourd’hui j’aie besoin de culs de bouteille, mais, comment dire, je vois mal de loin. Et sur la route, justement, il faut voir loin. Alors quand on rajoute la nuit en plus, et la pluie, et que personne ne pense à éclairer les voies, toutes les lumières se confondent, on ne distingue plus les distances ; ne restent plus que les dix mètres de ligne blanche visibles devant soi sur l’asphalte, avalés en une seconde furieuse, et après, et derrière, c’est le noir le plus total, c’est se précipiter vers l’inconnu, à l’encontre des obstacles, des virages, c’est foncer cheveux au vent vers son caveau.

Un moment – j’étais sur une sorte de nationale, une seule voie de chaque côté, aucun éclairage, et la pluie par-dessus tout – j’ai vraiment cru que j’allais mourir. Une sensation intense qui prend aux tripes, serre le cœur, coupe la respiration et pendant trois minutes encore après. Je pensais justement à la ligne blanche, celle qu’on suit des yeux parce qu’on n’a plus qu’elle pour repère, aucun véhicule ni devant ni derrière, ou seulement de temps en temps qui filait en sens inverse ; c’était l’obscurité complète en dehors de ce fil d’Ariane. Je m’y fiais aveuglément, lui seul me disant ma direction, quand tourner le volant, à quel moment ralentir ; et je me suis dit que si jamais on me l’enlevait, si jamais cette ligne disparaissait sur un coup de tête malicieux, là, sous mes yeux, je ne pourrais plus me rattacher à rien, et n’aurais plus qu’à filer tout droit en attendant le choc final. Et la ligne blanche, sous mes yeux, a disparu. Pendant trois secondes, peut-être, le temps que je me rende compte de ma frayeur, c’était comme si je filais à plein régime, les paupières closes. Rien, du noir tout autour, aucune lumière si ce n’était celle de mes cadrans, indiquant la vitesse folle à la quelle j’allais me tuer. Coup de frein, analyse de la situation, soulagement. J’étais arrivé au sommet d’une côte, une petite colline, un simple mamelon, le silence au loin et la nuit alentour et le temps d’aborder la descente, la ligne est réapparue. Je me souviens très bien de mon moniteur d’auto-école, un rebeu un peu épais, un des meilleurs profs que j’ai eus de ma vie entière, toutes études comprises ; il m’avait appris qu’il fallait ralentir en haut des côtes, pour la simple raison qu’on ne voit pas ce qui se passe derrière. J’ai oublié ton nom, mais je me rappellerai ton enseignement, il m’aurait évité un bon coup de sang… J’ai fini par arriver à destination, les nerfs tendus, le torticolis fumant, et j’ai depuis retrouvé le métro parisien avec une joie plus intense encore qu’à l’accoutumée.

16:30 | Lien permanent | Commentaires (52)

vendredi, 11 août 2006

quarante-deux (polaroïd #10)

Edit, 18 mois plus tard : Désolé, la censure a encore frappé ! Le polaroïd #10 rejoint d'autres horizons. Souhaitons lui bon vent !

23:55 | Lien permanent | Commentaires (27)

mardi, 01 août 2006

quarante-et-un (où mènent toutes les routes)

De retour d’un rapide week end passé à la verte, entre soleil et nuages. Dire que cela ne m’a pas changé les idées serait mentir, mais je ne peux cependant me défaire d’une certaine désagréable impression, commune à chaque retour de vacances ou de virée, d’avoir bêtement tourné en rond sur les routes. D’avoir semé l’argent aux quatre vents, sans espoir de récolte. De m’être amusé, certes, mais pas plus qu’à Paris : à peine différemment. J’ai le sentiment d’être revenu au point de départ, les bagages aussi légers qu’à l’aller ; et à vrai dire, d’avoir quelque peu perdu mon temps... On se cherche un nouvel air, des expériences, des souvenirs, on attend des émerveillements, des apprentissages ou des rencontres ; on aimerait simplement rentrer un peu changé, amélioré. Et le dimanche soir, on reprend sa vie là où on l’avait laissée, on lui dit bonjour en ouvrant la porte de chez soi, une petite caresse sous le menton et on se remet à la nourrir comme on remplit la gamelle à son chat affamé.

Quel désert que ce Paris des mois d’été ! Sans vouloir faire le rabat-joie, je trouve cette période de vacances, dès la fin de juin et jusqu’aux premiers jours de septembre, complètement désolante. Mais plus encore, curieusement dérangeante : le fait que pendant toute une saison le pays entier, des commerçants aux entreprises, en passant par les élèves, les étudiants et leurs professeurs, le gouvernement, la télévision et même l’ensemble des médias, s’évanouisse dans une torpeur fainéante, me laisse au mieux songeur, au pire, quelque peu critique. C’est le calendrier lui-même qui semble faire une pause, le temps qui paraît s’arrêter sous les ardeurs du soleil ; mais détrompez-vous, le monde continue de tourner, et pas toujours très rond.

Et puis, les vacances sont aujourd’hui devenues (enfin, peut-être l’ont-elles toujours été, je ne sais pas) une sorte de convention sociale, de règle entendue, d’étiquette à laquelle il ne faut surtout pas déroger. Ne pas en prendre, c’est inévitablement passer pour un type bizarre, ou alors pauvre, ce qui est la même chose. Pourtant les congés, c’est un concept ultra-ciblé : on vise les travailleurs, d’une part, et les groupes, familles, couples, amis, d’autre part. Car que signifie prendre du repos quand on ne travaille qu’un jour sur deux, comme c’est mon cas, quand on est généralement libre de ne pas se lever le matin, et qu’on gère son temps comme on le désire ? Où est l’attrait de s’envoler loin d’une supposée routine avec une fille qu’on n’aime en fait que la nuit, sous sa couette ? Quant à partir en vacances avec des amis… Pour ma part, ce ne serait qu’opérer une translation bien inutile à nos excès parisiens, et aller faire à cinq cents ou mille kilomètres, et peut-être même en pire, ce que l’on fait déjà ici.

Il y a trois ans, j’avais pris le parti de m’organiser seul un grand tour de l’Irlande, avec voiture de location, réservations de chambres et circuit touristique programmés à l’avance, en laissant juste une touche d’improvisation : celle, sans doute, qui m’a fait oublier tous mes croquis dans un taxi, le dernier jour. A part ce petit incident, et le fait que j’ai ressenti du début jusqu’à la fin de mon séjour un lourd et cruel sentiment de solitude, j’ai passé près de deux semaines assez agréables, à faire ce que je voulais, quand je le voulais, à changer mes plans si le cœur m’en disait, et à boire des pintes avec des Irlandais ma foi forts festifs et accueillants. Du coup, cette année, je crois que je vais remettre le couvert, et aller voir ailleurs si j’y suis. Un programme du tonnerre. Constance est dans le Sud, chez des amis ; elle m’appelle de temps en temps et m’a même envoyé une carte postale, mais de l’ensemble, j’ai compris qu’on ne se verrait sans doute pas de l’été. Tant mieux, je nous trouvais de toute façon beaucoup trop proches : par exemple, je le confesse, le coup des clés m’a benoîtement fait flipper. Mes amis partent généralement en couple, mais l’un deux me propose de passer quelques jours dans leur maison de la côte basque (enfin, celle des parents) et je vais certainement accepter. En rentrant, détour par Nantes pour une visite éclair à ma délicieuse famille, et surtout à ma sœur. La charmante personne me prête sa voiture, et dès le 15 ou 16 août, je m’envole sur l’autoroute vers une destination inconnue, certainement après avoir franchi une frontière. Laquelle ? Seul l’avenir nous le dira - ainsi que les photos, notes et croquis, que j’ai bien l’intention de réaliser pour proposer à mon retour un compte-rendu personnel de mon périple.

Ah ! c’est beau de faire des plans sur la comète. Je doute que tous ces grands projets se réalisent comme je les ai décrits ; ce qu’il y a de sûr en revanche, c’est que pour le moment et jusqu’à vendredi au moins, je suis là, et bien là.

01:30 | Lien permanent | Commentaires (49)

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