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mercredi, 06 septembre 2006
quarante-sept (le bonheur pour 100 millions de dollars)
On a beau tenter de se limiter à des plaisirs simples, accessibles, raisonnables, on a beau se forcer à être fataliste, et accepter la médiocrité, et se résoudre à un sort pourtant peu enviable, on en veut finalement toujours plus, ou mieux, ou différent : c’est ainsi. Sans vouloir généraliser et aller jusqu’à parler de propre de l’Homme, il est facile de constater que ce sentiment absurde reste étranger à nos chers amis les animaux : un chat qui mange en une fois la totalité de ses croquettes, en vidant sa gamelle avant de trouver la réserve et d’y tout rafler, ça s’est vu, mais c’est rare. Et puis ce n’est, selon moi, qu'une dégénérescence due au voisinage des bipèdes - en général, une fois rassasiées, les bêtes ne pêchent pas par gourmandise. A part ces cupides écureuils, ou cette insupportable moraliste de fourmi, elles ne cherchent jamais à amasser, qu’il s’agisse de nourriture, de territoire, ou de conquêtes sexuelles. Mais quand moi, qui ne suis qu’un homme, je cherche tranquillement, modestement, petitement, des recharges de polaroïd sur un célèbre site d’enchères en ligne dont le nom commence par « e » et finit par « bay », je tombe d’abord sur un super appareil bien plus élaboré que le mien, qui me fait instantanément envie, et j’ai ensuite le malheur de découvrir les autres objets du vendeur… Entre un « circuit Hornby » (mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?) à mille euros tout de même, et un « moulin à poivre géant » (!) à trente-cinq, ceci :

Tête de jeune fille à la frange, Modigliani. Alors c’est simple, il me la faut. 13 500 euros, ça se trouve facilement, non ? Non ? Même si j’ai déjà un apport de disons… mille euros ? Toujours pas. Même à la banque – surtout à la banque. Bon. Je pourrais contacter un organisme de crédit, en six minutes j’aurais ma réponse, paraît-il. Mais il semblerait également que ce genre de privilège fallacieux ne soit accordé qu’à une clientèle déjà largement surendettée désireuse d’acheter des home cinémas. Un coup marketing, je crois que ça s’appelle. Une sorte d’alliance des puissants, mais allez, je m’égare. Vendre un truc en échange, alors ? Oui, un truc de valeur. Genre ce que j’ai de plus précieux. (Rapide tour d’horizon de mon environnement.) Je pourrais déjà tirer près de 250 euros de mon ordinateur. Mazette ! Et 25 euros de mon scanner - peut-être trente. Ah ! j’avais pas regardé dans mon placard : on peut rajouter deux costumes et deux paires de groles de marque italienne. Grandes marques italiennes. Enfin il faudrait assumer d’aller à mes rendez-vous, certes peu nombreux en ce moment mais raison de plus, en jean et en basket. Après… Vendre des livres (de poche) ? des disques (gravés) ? Mon corps (...) ? A la rue, ou même à la science ? J’y ai pensé ! Mais je ne suis pas sûr que ce que j’en tirerais en vaudra la peine.
Sans rire, je me suis toujours dit que quand je serai grand, et riche, et enfin posé, je m’achèterais une toile de maître à placer au-dessus de ma cheminée, dans mon salon ou dans ma chambre. Un Bruegel, par exemple - l’Ancien, oui. Un Ucello, que j'aurais acheté au Louvre. Un Picasso, ou un autre, ou bien celui-ci. Ou encore Chagall, Raphaël, Bosch. Je le contemplerais longuement, mon chef-d’oeuvre, en silence, sans être capable de ne rien faire, et je me dirais que ma vie a eu un sens puisqu’elle m’aura offert de me repaître les yeux de ces merveilles. Parce que je crois que je ne pourrais jamais m’en rassasier. Jamais m’en lasser. Parce que jamais je ne pourrais désirer plus, ou mieux, ou différent, et parce que plus, ou mieux, ou différent ça n’existera plus. On comprend ce que signifie l’échec des mots, et j’irai même jusqu’à dire, de l’image animée, finie, face à ces visions pérennes et plus mouvantes qu’il n’y paraît. Combien d’interprétations pour un seul coup de pinceau ? Quels sont les mondes inexplorés qui s’ouvrent au creux de ces couleurs et de ces courbes ? Combien d’heures de lecture, combien de philosophies, de théories, de vers et de rimes, et ces mille histoires qu’on se laisse conter, et cet œil qui passe du bleu au vert, du jaune au rouge, et cette bouche qui parle une langue inconnue et ces corps alanguis qui n’expriment que les mystères et les puissances de l’univers… Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ? Oh, trois fois rien, ma toile de maître et je pourrais mourir en paix.
Dès lors, deux stratégies de bonheur s’affrontent. D’abord, celle que j’ai décrite plus haut, dite des « plaisirs simples ». C’est l’amour raisonnable que j’évoquais dernièrement, qui consiste à se satisfaire de celle qu’on a trouvée là, sur sa route, qui a souri et proposé de continuer ensemble, parce qu’à deux c’est plus facile qu’à un. Pourquoi se poser des questions ? Elle est belle et pleine de qualités. Quant au sentiment amoureux, on verra bien s'il finit par venir. C’est, aussi, se contenter de son studio perché, sans confort mais avec tant de charme ! enfin ça c’est ce qu’on se dit. C’est accepter de ne pas évoluer dans son travail, depuis trop longtemps et peut-être pour toujours, mais se dire que c’est suffisant, que c’est très bien comme ça. De toute manière on n’a pas l’intention de nourrir qui que ce soit, à part son aigreur de petit vieux et sa misanthropie croissante. Ca fait quelques années que j’essaie de raisonner comme ça, en cherchant la voie de la sagesse. J’aimerais bien être sage, pas « sage comme une image », s’entend, mais réfléchi, sensé, avisé. Pas blasé, pas revenu de tout, mais avec le recul de l‘expérience, pouvoir se dire : je suis heureux malgré tout. Ce sont des qualités qui m’ont souvent fait défaut mais que je crois qu’il est possible d’acquérir.
Et puis, il y a la stratégie qui consiste à chercher la qualité suprême dans le bonheur, à viser l’indépassable, le sublime, l’extase permanente, parce qu’autrement, comme je le disais, on est toujours tenté par la surenchère, et qu’avoir le meilleur est le seul moyen de ne pas rêver à mieux. Ne pas se contenter de la deuxième place dans la course à la vie, derrière son possible, derrière l’ombre de soi-même. L’argent ne fait pas le bonheur, mais l’or… Reste à savoir lequel de ces deux sentiers du bonheur rend finalement le plus malheureux : mais s’il est dur de se dire qu’on n’aura jamais, quoi de plus cruel que de penser qu’on aurait pu ? Bon, sur ce, j’y retourne : il ne me reste plus que trois jours pour trouver mes 13 500 euros.
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